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Regard
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Rétrospective Johan Van der Keuken

Du 17 janvier au 19 mars 2018 - Centre Pompidou Paris


La Bibliothèque publique d’information devient la vitrine parisienne de la Cinémathèque du documentaire : une invitation à s’immerger tous les jours dans une programmation de films venus du monde entier, des classiques aux toutes dernières créations, avec plus de quatre-cents séances annuelles.
Première étape de ce grand voyage, une rétrospective de l’œuvre du cinéaste néerlandais Johan Van der Keuken.


C’est son collègue-cinéaste Luc Dardenne qui définit le mieux les impressions ressenties par le spectateur devant un film de Johan Van der Keuken. Dans un article aussi pertinent que peu connu, publié à Bruxelles en 1983 dans l’ouvrage collectif Johan Van der Keuken cinéaste et photographe, il parle d’une "expérience spatiale", une "descente-remontée-traversée des couches et des horizons du regard", un "voir au-delà du Regard", qui s’étendent bien au-delà du temps de la projection : "si aujourd’hui, un an après [avoir vu ses films] il m’est encore possible d’en parler, de me souvenir de leurs images, c’est sans doute que mon séjour dans cette tour n’est pas terminé, que les images ont survécu."

Bien que tous les observateurs ne partagent pas cette impression d’immédiateté - certains parlent même de la difficulté de se remémorer ses films - ils sont d’accord sur un point : il se passe quelque chose de très particulier quand on voit un film de Van der Keuken. Quand la projection est terminée, on n’en a pas terminé avec le film. D’où la nécessité de revenir dessus. Il faut "re-voir" (Jean-Paul Fargier) ou "revisiter" (Alain Bergala) son œuvre, la réinterpréter. Dans Les Vacances du cinéaste (1974), Van der Keuken affirme que "le film se déroule toujours au présent". Il est toutefois revenu assez souvent sur ses œuvres antérieures.

Ce regard prolongé et en perpétuel mouvement, cette œuvre majeure, ouverte sur le monde, ont guidé le choix de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, qui inaugure avec cette rétrospective ses activités de vitrine parisienne de la toute jeune Cinémathèque du Documentaire.

On n’a jamais cessé de redécouvrir les films du "Hollandais planant" (Serge Daney). Cette rétrospective, eu égard au grand nombre de films qui sont proposés, ne dérogera pas à cette règle. La totalité des emblématiques longs métrages de Van der Keuken côtoiera des séances thématiques de courts et moyens métrages souvent moins connus ("Le Jeune Van der Keuken et Amsterdam", "Portraits d’artistes", "L’intimité du cinéaste"…) mais qui constituent pourtant des repères essentiels pour comprendre son œuvre.

À ce corpus généreux viendront s’adjoindre plusieurs exclusivités : des entretiens jamais montrés en France, un film récemment découvert dans les archives de la télévision néerlandaise, Wat zijn mooie meisjes (Les Jolies Filles, 1959) ; ainsi qu’un court métrage collectif conçu et réalisé en 1982 à la Cellule audiovisuelle du CAC d'Annecy, Le Résistant.

Nous avons fait appel à des Grands Témoins pour introduire et accompagner les séances : critiques et analystes de son œuvre, anciens collègues et producteurs, cinéastes et autres créateurs. Ils seront vos éclaireurs dans ce voyage à travers l’œuvre du cinéaste.

Dans son rapport impulsif au réel, Johan Van der Keuken était un cinéaste engagé et ses films ont souvent dénoncé les injustices et les grands problèmes contemporains : la pénurie de logements (Quatre murs, 1965), les inégalités Nord-Sud (la trilogie des années 1972-74) ou encore l’écologie (La Jungle plate, 1978). Ce dernier film est même prémonitoire d’une conscience à peine née à cette époque. Il n’est donc pas étonnant que ses propos résonnent encore aujourd’hui.

Harry Bos, programmateur de la rétrospective Johan Van der Keuken


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Quoi qu’il filme – une petite fille de banlieue pauvre (Beppie), un jeune garçon aveugle fou de musique et de sons (Herman Slobbe, l’enfant aveugle), la grande ville dans laquelle il vit (Amsterdam Global Village), ses vacances rêveuses en famille dans un petit village de l’Aude (Les Vacances du cinéaste), une descente de l’Europe en plusieurs étapes, depuis Amsterdam jusqu’au Caire (Nord-Sud), ou encore un dernier tour du monde pour se préparer en douceur et nostalgie à la mort qui l’attend (Vacances prolongées) – l’idée que Johan Van der Keuken se faisait du documentaire a été une des plus hautes et des plus exigeantes de l’histoire de ce cinéma.

La grande question, qu’il n’a cessé de se poser, est celle de la tension de tout son cinéma entre les idées, le film comme projet politique et philosophique, et la rencontre avec le réel. Le monde, dans ce qu’il a de révoltant, exige que le cinéma se mêle de ses affaires, produise du sens, soit un outil de réflexion, mais le réel, lui, exige le respect le plus absolu de la singularité inaliénable de toute chose, sur laquelle bute toute intention et tout vouloir-dire. Le montage, dont il était un maître absolu et un travailleur infatigable, lui permettait de dépasser dialectiquement cette vive contradiction.

La rencontre avec le réel ne pouvait être pour lui que physique, instantanée, impulsive. Sa façon de tenir la caméra à la main, d’attaquer vigoureusement le motif filmé, de rendre visible dans chaque plan le cadre en train de s’inventer, c’est ce qui fait le style, unique et reconnaissable entre tous, de Van der Keuken.

Paris a été pour Van der Keuken un espace privilégié de dialogues et d’amitiés tout au long de sa vie, la ville où son travail a été repéré, reconnu, soutenu et diffusé à partir de 1975, et finalement consacré en 1998, trois ans avant sa mort. Dès 1978, les Cahiers du cinéma, le cinéma Action République, le Centre Pompidou et la Bibliothèque publique d’information ont partagé la même conviction qu’un grand cinéaste venait de faire son entrée dans l’histoire du cinéma. Johan serait sans doute heureux de savoir que cette intégrale de son œuvre a lieu au Centre Pompidou, seize ans après sa mort, à l’occasion de l’ouverture de la Cinémathèque du documentaire, preuve que ses films sont bel et bien vivants, comme à leur premier jour.

"Filmer est un travail d’amour. Un amour infini, un grand courant indéfinissable, reçu et donné par les hommes, une force vitale et du désir. Un éternel trimballage de caméra et de valise, d’accessoires, de rouleaux de films et Nosh avec le Nagra et les micros, les bandes et l’éclairage, parfois à la limite des forces physiques.
" Johan Van der Keuken


Alain Bergala, essayiste de cinéma



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