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Regard
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À l'œuvre. Être(s) au travail

Du 4 avril au 1er juillet 2018 - BPI, Paris


Premier point, crucial : le cinéma est un art mais aussi un travail, et ce dernier s’inscrit, plus ou moins, en creux dans tous les films. Second point, central : si la fiction a longtemps – avec toutes les exceptions que suppose une telle généralisation – détourné le regard, le cinéma documentaire a formé avec l’univers du travail une alliance au long cours, dès les vues Lumière, même si le mouvement originel ne fut pas d'y entrer mais de s'en extraire – les versions multiples de Sortie d’usine (trois en 1895, une en 1897).

L’ampleur de la question oblige à renoncer à une approche géographique ou historique globale – vis-à- vis du cinéma ou du travail –, encore moins, évidemment, à une quelconque exhaustivité. Le désir est de proposer un parcours parmi tous ceux possibles, et que chacun puisse s’en emparer subjectivement pour créer le sien. Le point de vue est ici largement européen et occidental, il aurait évidemment pu être tout autre.



La volonté est en tous cas de raconter le travail non pas avec des discours préétablis mais à travers les films, car les formes du travail ont véritablement été un catalyseur de formes cinématographiques. À cet égard, Éntuziazm (Enthousiasme ou La Symphonie du Donbass, 1930) de Dziga Vertov s’est rapidement imposé comme un centre de gravité pour le programme. Parce qu’il s’agit d’un chef d’œuvre mais aussi de la cristallisation du dialogue entre le travail et ce qui fonde désormais, à la charnière des années 1920 et 1930, le cinéma : la rencontre entre des images et des sons.

L’élan formel se prolonge en divers endroits du cycle, mais il convenait de s’ouvrir aussi aux formes de la désillusion, une tension inscrite dans la thématique Symphonies, désenchantements. Nouvel élan dans la partie du cycle consacrée au cinéma militant, alliance profuse des caméras et du monde du travail (1967-68- 78-… : le cinéma au travail). Il y a aussi le désir d’explorer, dans une perspective moins directement historique, différentes échelles humaines et spatiales des labeurs (Être(s), lieux, utopies). La démarche documentaire est fondamentalement liée au fait de filmer ce qui est en train de disparaître, mais aussi ce qui apparaît ; Pour mémoire, à présent se fonde sur ce croisement en donnant le dernier mot à aujourd’hui.

Il est frappant de constater combien les questions les plus actuelles du travail sont de vieux problèmes, toujours réinventés, reformulés. Le travail remue, nous agitera toujours ; le cinéma documentaire est de nos jours comme hier le réceptacle privilégié de cet état de fait.

Arnaud Hée, programmateur du cycle



Le travail étant un véritable catalyseur de formes cinématographiques, ce cycle propose un parcours entre hier et aujourd'hui que chacun pourra s'approprier, et qui permettra de constater combien les questions les plus actuelles du travail sont de vieux problèmes, toujours réinventés, reformulés.

Avec 75 films et 4 doubles séances, À l'œuvre. Être(s) au travail se compose en 5 grandes thématiques :

Symphonies, désenchantements

L’avant-garde formaliste années 1920 et 1930 s’est parfois faite au nom d’un héroïsme, d’une exaltation et d’une sublimation des labeurs, tout particulièrement la représentation du travailleur comme avant-garde dans la voie de la réalisation du communisme. Dans cette partie du programme, ces formes initiales enthousiastes dialoguent avec celles porteuses d’une désillusion dont le cinéma a été un marqueur d’une acuité frappante, dès les années 1960 dans certains cas, malgré des contextes de création liberticides, pour s’affirmer toujours plus dans les années 1980.

Il est à nouveau question de formes dans ces contextes de désenchantement : à la fièvre cinétique des "symphonies du travail" succède un cheminement vers les visages, la parole, l'individu. Ces films obéissent à de toutes autres rythmiques, ils semblent souvent gagnés par un engourdissement, des atmosphères crépusculaires, comme si le cinéma racontait déjà "la suite de l’histoire". Si la mélancolie désillusionnée est prégnante, les regards se font aussi frondeurs, parfois amusés.
En présence de
Jürgen Böttcher, Serguei Loznitsa et Petar Popzlatev.

Les films, sous réserve de modifications :

Enthousiasmes, lyrismes
Sol (Sel) de Eduard Zahariev (9’, Bulgarie, 1965)
Éntuziazm (Enthousiasme ou La Symphonie du Donbass) de Dziga Vertov (67’, URSS, 1930)
Philips-Radio (Symphonie industrielle) de Joris Ivens (36’, Pays-Bas, 1931)
Pesn o gerojach (Komsomols ou le chant des héros) de Joris Ivens (50’, URSS, 1932)

Jürgen Böttcher, un artiste au travail au temps de la RDA
Ofenbauer de Jürgen Böttcher (15’, Allemagne/RDA, 1962)
Wäscherinnen (Lavandières) de Jürgen Böttcher (23’, Allemagne/RDA, 1972)
Im Lohmgrund (Dans la vallée de Lohm) de Jürgen Böttcher (26’, Allemagne/RDA, 1977)
Rangierer (Aiguilleurs) de Jürgen Böttcher (20’, Allemagne/RDA, 1984)

Amers labeurs en Pologne
Urząd (Le Guichet) de Krzystof Kieslowski (6’, Pologne, 1965)
Jutro : 31 kwietnia - 1 maja 1970 (Demain : 31 avril - 1e mai 1970) de Wojciech Wiszniewski (9’, Pologne, 1965)
Murarz (Le Maçon) de Krzystof Kieslowski (18’, Pologne, 1972)
Opowieść o człowieku, który wykonał 552% normy (Une histoire de l'homme qui a accompli 552 % la norme)
de Wojciech Wiszniewski (25’, Pologne, 1973)
Robotnice (Les Ouvrières) de Irina Kamienska (16’, Pologne, 1980)

Crépuscules
Komi, horata (Komi, les hommes) de Petar Popzlatev (35’, Bulgarie, 1984)
Märkische Ziegel (Briques de Zehdenick) de Volker Koepp (33’, Allemagne/RDA, 1989)

Serguei Loznitsa (au travail)
Segodnya my postroim dom (Aujourd'hui nous construisons une maison) de Serguei Loznitsa (28’, Russie, 1996)
Fabrika (L'Usine) de Serguei Loznitsa (30’, Russie, 2004)
Artel (La Coopérative) de Serguei Loznitsa (30’, Russie, 2006)

La fabrique des sons
Une masterclass de Serguei Loznitsa se déroulera le 10 juin 2018.



1967-68-78-... : Le cinéma au travail

Autre croisement fertile entre cinéma et travail : les pratiques militantes et collectives qui s’ébauchent dès l’entre-deux-guerres avec un essaimage important, par exemple autour du Workers International Relief.
Cette convergence s’affirme bien entendu lors du "moment mai 68", selon un double mouvement : le cinéma "entrant" à l’usine, épousant les causes du monde du travail, et les travailleurs s’emparant parfois des moyens du cinéma. La cause du cinéma devient le travail, ses acteurs et ses lieux.

1967, un an avant l’emballement de Mai 68, est ici le point de départ d'une décennie de cinéma militant, souvent incarnée par des collectifs, parcourue ici subjectivement et partiellement. Et à travers la programmation "Les Scotcheuses", il s’agit de mettre en valeur un prolongement actuel de cette façon de faire et de penser le cinéma.


Les films, sous réserve de modifications :

1968 : prémices, étincelles
Le 1er Mai à Saint Nazaire de Marcel Trillat et Hubert Knapp (25’, France, 1967)
Ce n’est qu'un début de l’ARC (Atelier de Recherche Cinématographique) - Michel Andrieu (10’, France, 1968)
Le Droit à la parole de l’ARC - Michel Andrieu et Jacques Kebadian (53’, France, 1968)
Oser lutter, oser vaincre de Jean-Pierre Thorn (88’, France, 1968)

Besançon-Sochaux (1968-1974)
Classe de lutte du Groupe Medvedkine de Besançon (40’, France, 1968)
Nouvelle société numéro 5 - Kelton du Groupe Medvedkine de Besançon (8’, France, 1969-70)
Avec le sang des autres de Bruno Muel (50’, France, 1974)

Cinélutte, autres combats
La Grève des ouvriers de Margoline de Cinélutte (41’, France, 1973)
Petites têtes, grandes surfaces de Cinélutte (36’, France, 1974)

Front breton
Nous irons jusqu'au bout (les Kaolins de Plemet) de Torr e benn (37’, France, 1967)
Cochon qui s’en dédit de Jean-Louis Le Tacon (38’, France, 1978)

Les Scotcheuses, de nos jours

Le Bal des absent.es (20’, France, 2013)
Anomalies (20’, France, 2013)
Sème ton western (25’, France, 2014)
Absences (3’, France, 2017)

Du 3 au 6 mai, les projections uniques de ces films seront accompagnées par Michel Andrieu, Jean-Denis Bonan, Richard Copans, Jacques Kebadian, Jean-Louis Le Tacon, Bruno Muel, Jean-Pierre Thorn, Marcel Trillat et Les Scotcheuses.

Filmer, militer en super-8
Dialogue entre Les Scotcheuses et Jean-Louis Tacon le 5 mai 2018.



Être(s), lieux, utopies

Sans être guidé par une chronologie ou un récit historique, ce point du programme propose de parcourir différentes échelles spatiales (de la ville à l'usine et la boutique en passant par le musée et la grande surface) et humaines (de l'individu à des collectifs, petits ou grands) des labeurs.

Le travail est un champ de tensions forgeant les êtres et les communautés, déterminant les identités. Le travail peut être un lieu d'aliénation et de souffrance, il s'agit aussi d'un espace fondamentalement politique. Des utopies peuvent s'y former, parfois en dehors des idéologies constituées ; des utopies individuelles et collectives toujours complexes et fragiles, mais porteuses d'inventions et d'énergies émancipatrices.


Les films, sous réserve de modifications :

Travailleurs ermites
L’Homme sans nom de Wang Bing (90’, Chine/France, 2009)
Le Plein Pays de Antoine Boutet (54’, France, 2010)
    précédé de Zone of Initial Dilution de Antoine Boutet (30’, France, 2006)

Topoï
Belfast, Maine de Frederick Wiseman (248’, France, 1999)
La Ville Louvre de Nicolas Philibert (88’, France, 1990)
Hier Sprach der Preis de Sabrina Jäger (72’, Allemagne, 2015) La Boucane de Jean Gaumy (35’, France, 1984)
L’Empreinte de Guillaume Bordier (47’, France, 2017)

Utopies

The Boot Factory de Lech Kowalski (87’, Etats-Unis/France, 2000)
Coûte que coûte de Claire Simon (90’, France, 1995)
Entre nos mains de Mariana Otero (87’, France, 1987)
L’Académie des muses de José Luis Guerin (92’, Espagne, 2015)



Pour mémoire, à présent

La mémoire passe bien souvent, dans le cinéma documentaire comme ailleurs, par l’intermédiaire de la parole. Celle du travail a ceci de particulier qu’elle est aussi constituée de gestes. Ces derniers sont contradictoires, porteurs d’une aliénation mais aussi d’une valeur chorégraphique, d’une beauté troublante et suspecte.

Le cinéma documentaire se fait le plus souvent avec la haute conscience que le présent est sans cesse englouti pour se transformer en du passé, son dessein semble être de filmer ce qui est en train de disparaître. Mais s’il filme bien cela, il est aussi à l'avant-poste de ce qui apparaît. Non pas un mais deux points finaux ont été subjectivement désignés pour ce cycle : l'un pour Harun Farocki et l'acuité de son regard prospectif ; l'autre pour un travail collectif d'étudiants réalisé en 2016, Un film infini (le travail).

Les films, sous réserve de modifications :

Terre, mers
Les Saisons (Vremena goda) de Artavazd Pelechian (28’, URSS/Arménie, 1975)
Drifters de John Grierson (60’, Grande Bretagne, 1929)
Lu tempu di li pisci spata (Le Jour de l’espadon) de Vittorio de Seta (10’, Italie, 1954)
Pescherecci (Bateaux de pêche) de Vittorio de Seta (10’, Italie, 1958)
Les Morutiers de Etienne Lalou et Jean-Daniel Pollet (20’, France, 1966)
La Peau trouée de Julien Samani (50’, France, 2004)
Sweetgrass de Ilisha Barbash et Lucien Castaing-Taylor (101’, États-Unis, 2009)

Ciné-archives : une mémoire ouvrière
1er mai 1936 de Anonyme (2’, France 1936)
Grèves d’occupations de Collectif Ciné-liberté (13’, France, 1936)
La Grande lutte des mineurs de Collectif (10’, France, 1948)
Vivent les dockers de Robert Menegoz (15’, France, 1951)
Ma Jeannette et mes copains de Robert Menegoz (23’, France, 1953)

Paroles et gestes, mémoires et présents
La Charnière du Groupe Medvedkine de Besançon (12’, France, 1968)
Chemin d’humanité de Marcel Hanoun (56’, France, 1997)
Les Dieux du feu de Henri Storck (12’, Belgique, 1961)
Pour mémoire (la forge) de Maurice Born et Jean-Daniel Pollet (61’, France, 1980)
Haining de François Daireaux (22’, France, 2015))
Entrée du personnel de Manuela Frésil (59’, France 2012)
C’est quoi ce travail ? de Luc Joulé et Sébastien Jousse (100’, France, 2015)
La Gueule de l’emploi de Didier Cros (84’, France 2011)
Endoctrinement de Harun Farocki (44’, Allemagne, 1987)
Ein Neues Produkt de Harun Farocki (36’, Allemagne, 2012)
Sortie d’Usine 1 de Louis et Auguste Lumière (1’, 1895)
Sortie d’Usine 4 de Louis et Auguste Lumière (1’, 1897)
Défournage de coke de Louis et Auguste Lumière (1’, 1896)
Puits de pétrole à Bakou. Vue d’ensemble de Louis et Auguste Lumière (1’, 1899)
Les Mines de charbon de Hon Gay de Louis et Auguste Lumière (1’, 1899)
Hands de Ralph Steiner et Willard van Dyke (5’, Etats-Unis, 1934)
Un film infini (le travail) de Collectif (60’, France 2016)


Séances spéciales

Afin de rapprocher les œuvres entre elles, des films sont réunis dans des "doubles séances" prises en charge par des cinéastes. Antoine Boutet viendra présenter Le Plein Pays et L'Homme sans nom de Wang Bing, deux films réalisés en 2009 et portant sur deux ermites à la source d'une forme d'économie laborieuse étrange, entre dénuement et utopie concrète. Mariana Otero, Nicolas Philibert et Claire Simon ont été quant à eux invités à associer un film avec l'un des leurs. Ces cinéastes se sont portés sur des œuvres dont le rapport apparaît comme plus ou moins direct ; ces choix et ces correspondances, secrètes ou non, réfléchies ou aléatoires, donneront en tout cas lieu à une parole où le travail du cinéaste sera primordial.

Le festival Filmer le travail se trouve au carrefour des sciences humaines et du cinéma, sa 9e édition s'est déroulée du 2 au 11 février 2018 à Poitiers. Un tel intitulé et la qualité de la manifestation font qu'il nous a paru naturel qu'un croisement opère lors du cycle, par le biais d'une carte blanche mettant en valeur la compétition internationale.


Double séance par Antoine Boutet, en présence d’Antoine Boutet
Le Plein Pays de Antoine Boutet (54’, France, 2010)
L’Homme sans nom de Wang Bing (90’, Chine, 2009)

Double séance par Mariana Otero, en présence de Mariana Otero
Entre nos mains de Mariana Otero (87’, France, 2010)
C’est quoi ce travail ? de Luc Joulé et Sébastien Jousse (100’, France, 2015)

Double séance par Nicolas Philibert, en présence de Nicolas Philibert
La Ville Louvre de Nicolas Philibert (88’, France, 1990)
L’Académie des muses de José Luis Guerin (92’, Espagne, 2015)

Double séance par Claire Simon, en présence de Claire Simon
Coûte que coûte de Claire Simon (90’, France, 1995)
La Gueule de l’emploi de Didier Cros (84’, France 2011)

Carte blanche au festival Filmer le travail
En La Boca de Matteo Gariglio (Argentine/Suisse, 2016)
Machine de Rahul Jain (Inde/Allemagne/Finlande, 2016)


La soirée d'ouverture du cycle aura lieu le 4 avril 2018 avec la projection de The Boot Factory de Lech Kowalski en présence de Lech Kowalski et Odile Allar.


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