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Les groupes Medvedkine 1967-1974

Coffret DVD – Les Mutins de Pangée & Iskra

 
À l’heure où l’anniversaire des événements de Mai 68 s’entremêle à de nouvelles luttes sociales, saluons l’initiative de la coopérative de production audiovisuelle Les Mutins de Pangée et d’Iskra de redonner vie, à travers 16 films et un recueil de témoignages, à la mémoire de la formidable aventure collective des groupes Medvekine à la fin des années 60.
 
Cette mémoire est d’abord celle d’un état d’esprit qui réunit, à la suite de la projection du documentaire À bientôt, j’espère réalisé par Chris Marker et Mario Marret en 1967 pendant la grande grève de l’usine Rhodiacéta, la filiale textile de Rhône-Poulenc, des cinéastes et des ouvriers militants. Il suffit d’écouter les débats vifs et souvent contradictoires recueillis dans La Charnière (1968) pour se rendre compte de l’ampleur du défi. "C’était un boulot en plus, après huit heures d’usines, en plus des réunions, des tracts, des collages et des souscriptions. Mais on avait mis le bras dans l’engrenage. Et on avait tellement de choses à dire, et une nouvelle façon de les dire, un nouveau moyen, une nouvelle arme…", confie Pol Cèbe, ouvrier de la Rhodia et premier président du Centre Culturel Populaire de Palente-les-Orchamps, le nouveau quartier ouvrier de Besançon, tout heureux de voir débarquer "des opérateurs, des monteurs, des ingénieurs du son, parmi les plus grands, prêts à travailler avec nous pour des clopinettes".
 
"Le cinéma n’est pas une magie. C’est une technique et une science, une technique née d’une science et mise au service d’une volonté : la volonté qu’ont les travailleurs de se libérer" : ces quelques mots, inscrits en lettres rouges sur les murs d’un éphémère studio de post-production dans Classe de lutte (1968), transpirent du désir ouvrier de faire de la culture l’un des enjeux de leur lutte. Les courts-métrages des ouvriers de Besançon – Kelton (1969), Biscuiterie Buhler (1969), Augé découpage (1970)… – forment un écho très politique à l’espoir partagé d’une nouvelle société, non pas celle que prône alors Jacques Chaban-Delmas, mais celle d’une aube nouvelle portée par l’effervescence des années 68. Comme Alexandre Medvekine qui parcourait la nouvelle Russie dans son ciné-train, ouvriers et cinéastes veulent croire au renouvellement de la pensée marxiste et au changement d’un monde où ils trouveraient une juste place.  
 
Comme l’illustrent la chanson de Colette Magny dans Rhodia 4/8 (1969) ou l’essai de Jean-Pierre Thiébaud (Le Traîneau-échelle, 1971), cet espoir de libération naît des souffrances de la condition ouvrière. Il s’enracine dans les plus grandes usines et les luttes les plus vives que la France ait connues durant ces années contestataires, à la Rhodiacéta et dans les foyers de jeunes travailleurs de chez Peugeot, à Sochaux, qui se sont soldées dans le sang. Sochaux, 11 juin 1968 (1970), Les 3/4 de la vie (1971), Week-end à Sochaux (1971-1972) ou encore Avec le sang des autres (Bruno Muel, 1974) sont à la fois des films témoins de la violence que subissent les ouvriers aliénés au travail et de la répression brutale dont le mouvement est l’objet, mais aussi des liens forts qui les unissent dans la lutte. Par leur diversité formelle et parfois maladroite, ils bousculent le regard porté sur la classe ouvrière, rompent la distance qui l’occulte en l’ancrant dans une vision critique de la société Manuela (CCPPO, 1968).
 
L’écho du message véhiculé par l’ensemble de ces films porte bien au-delà de la seule mobilisation ouvrière française. D’abord par l’engagement de cinéastes, d’opérateurs, de techniciens qui se sont forgés une éthique dans les luttes de libération en Algérie, en Amérique latine et ailleurs et qui viennent ici donner un sens nouveau à l’effervescence créative du cinéma militant de cette époque des possibles. Ensuite parce que le mouvement à l’œuvre à Besançon et à Sochaux fait constamment appel à ce qui se passe ailleurs. Ici un portrait de Fidel Castro, là des affiches contre la guerre au Vietnam, ou encore un film sur le rêve brisé de la démocratie d’Allende (Septembre chilien, Bruno Muel et Théo Robichet, 1973), rappellent la solidarité internationale qui anime la lutte collective durant les années 68. "Parce que là-bas, c’est ici", insiste Bernard Benoliel.
 
Les 16 films et le livret, enrichi de textes issus de diverses publications récentes, forment un objet précieux et essentiel pour quiconque désire se plonger dans l’épopée des groupes Medvekine. Il rassemble des œuvres donnant une visibilité nouvelle à la classe ouvrière en même temps qu’elles font rempart, autant sur le fond que sur la forme, à la lente déshumanisation provoquée par le système capitaliste. Tout en interrogeant la portée de son héritage, il ne cesse de provoquer, cinquante ans après, de nouvelles réflexions sur le militantisme ouvrier et sur le cinéma lui-même.
 
 
DVD 1 : Groupe Medvedkine de Besançon (154 min)

•  À bientôt, j’espère (Chris Marker et Mario Marret - 1967-1968)
•  La Charnière (son seul - 1968)
•  Classe de lutte (1968)
•  Rhodia 4/8 (1969)
•  Nouvelle Société n°5 - Kelton (1969)
•  Nouvelle Société n°6 - Biscuiterie Buhler (1969)
•  Nouvelle Société n°7 - Augé découpage (1970)
•  Le Traîneau-échelle (Jean-Pierre Thiébaud - 1971)
•  Lettre à mon ami Pol Cèbe (Michel Desnois, 1971)


DVD 2 : Groupe Medvedkine de Sochaux (141 min)

•  Sochaux, 11 juin 1968 (1970)
•  Les 3/4 de la vie (1971)
•  Week-end à Sochaux (1971 - 1972)
•  Avec le sang des autres (Bruno Muel, 1974)


DVD 3 : Groupe Medvedkine de Sochaux (suite) et Compléments (77 min)

•  Septembre chilien (Bruno Muel et Théo Robichet, 1973)
•  Le Train en marche (Chris Marker, 1971)
•  Manuela (CCPPO, 1968)
 

Avec des textes de : Bruno Muel et Francine Muel-Dreyfus, Jean-Pierre Thiébaud, Jacques Loiseleux, Chris Marker, Bernard Benoliel, Pol Cèbe, Henri Traforetti, Georges Binetruy, Inger Servolin, Roger Vailland, Stefani de Loppinot, Pierre Bourdieu, Nicole Brenez, Christian Corouge, Patrick Lenoutte, Claire Devarrieux, Marie-Claude Treilhou, Youcef Tatem.
 
 
 
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+ Écouter l’émission de France Culture "Surpris par la nuit" qui proposait en 2007 un documentaire sur "Les groupes Medvedkine, une histoire de cinéma militant"
+ Lire les articles de la revue Images documentaires n°37-38, 2000
+ Lire l’article de Thibauld Weiler, "Medvedkine, ou les ouvriers-cinéastes", paru dans la revue Ballast en janvier 2018