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Regard
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Retours du Sunny Side 2018


Lors de la 29e édition du Sunny Side of the Doc, le marché international du documentaire de La Rochelle, régnait une atmosphère contrastée entre l’effervescence des rencontres et l’inquiétude face aux bouleversements qui menacent l’équilibre économique du documentaire dans l’Hexagone.
 

Ce qui étonne à chaque nouvelle édition de ce qui est devenu l’un des plus importants marchés européens des programmes documentaires, est sa réussite durable. Au-delà du nombre de stands occupés au Sunny Side, du nombre de délégués, du nombre de pays, de la diversité internationale que seule cette manifestation réussit à réunir en France, la vitalité et l’énergie qui s’y manifestent racontent quelque chose de la dynamique en œuvre dans le monde du documentaire. Le propos peut paraître optimiste dans un environnement préoccupant où les disparitions de chaînes côtoient les réductions de moyens publics, où les restructurations d’organigrammes posent autant de questions sans réponse à l’intérieur des chaînes qu’à l’extérieur, où l’obsession du numérique fait parfois perdre de vue les fondamentaux.
 
En partageant les résultats d’une étude consacrée à la rémunération des documentaristes ("De quoi les documentaristes vivent-ils ?"), avant de dévoiler le palmarès de ses Étoiles, la SCAM a donné le ton de cette nouvelle édition du rendez-vous rochelais. L’enquête, réalisée auprès de 1500 auteur(e)s tous genres confondus (documentaire, reportage, magazine, série), révèle la précarisation globale de la profession. 42 % d’entre eux/elles gagnent moins de 20 000 euros nets par an, dont 23 % déclarent des revenus inférieurs au Smic. Pour un documentaire de 52 minutes, la rémunération oscille entre 800 et 37 000 euros, l’écart se creusant d’autant plus si l’on considère le temps réel de travail ou la chaîne de diffusion. Signes d’une économie à deux ou trois vitesses, ces données alarmantes appellent à une mobilisation commune autour d’un meilleur financement du documentaire.

L’enjeu, vital, est néanmoins miné par les incertitudes liées à l’impact de la réforme de l’audiovisuel public sur France Télévisions. Si Delphine Ernotte, la présidente du groupe, et Takis Candilis, directeur général délégué à l'antenne et aux programmes, ont réaffirmé le maintien de leur offre documentaire, la prochaine restructuration des chaines et de leur organigramme – qui sera annoncé en octobre – ne laisse guère de place à l’optimisme. L’Union syndicale de la production audiovisuelle (Uspa) s’est ainsi élevée contre les conséquences de ces réformes structurelles, considérant qu’elles menaceraient près de 30 % des programmes documentaires diffusés par le groupe. Cet horizon peu réjouissant s’assombrit d’autant plus que le CNC est lui aussi dans la nécessité de réduire l’enveloppe globale du fonds de soutien audiovisuel en 2019.

Pourtant, il y a matière à ne pas désespérer ; les budgets de création des chaînes sont grosso modo préservés, le CNC fait globalement son travail d’accompagnement de façon efficace pour les œuvres véritables, et si les programmes documentaires sont d’une qualité variable sur les chaînes de service public, il existe aussi des cases absolument remarquables. Évitons la naïveté toutefois, il est bien évident que le documentaire est dans une phase de mutation profonde, que la télévision peine toujours à mettre en œuvre une véritable diversité des formes incluant une intégration des écritures cinématographiques, que celles-ci ne se font pas vraiment entendre par les dispositifs d’aide au cinéma et que les plateformes nationales balbutient faute de moyens. Et le tsunami Netflix n’a pas fini de changer la donne. Au passage, notons que Diego Buñuel, nouveau responsable des documentaires sur cette plateforme sera présent à La Rochelle en 2019.

Avec 305 décideurs et plus de 60 nationalités parmi les 2 000 visiteurs, cette nouvelle édition est fidèle à sa dimension internationale. Elle a permis d’aboutir à des accords de coproduction, à l’image de la chaîne chinoise CCTV9 qui s’est engagée à coproduire L’Odyssée du loup (Vincent Steiger, France 2), et de partager des objets ambitieux et d’envergure internationale, comme les séries documentaires scientifiques (Nova Wonders, PBS ; The Nature of Things, CBC) ou historiques (Native America, PBS)..
Les diffuseurs hexagonaux ont également dévoilé certains de leurs programmes phares pour la saison documentaire à venir. ARTE, qui consacre plus de la moitié de sa grille au documentaire, a notamment révélé quelques images de Monuments sacrés, une coproduction internationale de 4 x 52’ réalisés par Véronique Legendre, Celia Lowenstein, Bruno Ulmer et Bruno Victor Pujebet qui explore à travers l’architecture des lieux sacrés l’évolution des croyances et des aspirations des hommes. Canal+ a officialisé un nouvel organigramme resserré autour de Christine Cauquelin, désormais chargée d’initier et de suivre les productions documentaires pour l’ensemble des chaînes du groupe dont Canal+, C8 et les chaînes Planète+. Le maintien de la création documentaire au cœur de son offre demeure néanmoins suspendu aux atermoiements d’une chaîne en reconstruction.

Pour sa seconde édition, l’espace PiXii (Parcours Interactif d’eXpériences Immersives et Innovantes) a livré un aperçu des dernières innovations en matière de réalité virtuelle, augmentée, mixte ou de son spatialisé. L’occasion de constater la présence des diffuseurs traditionnels comme Arte, France Télévisions ou l’INA, "significative", selon les mots d’Yves Jeanneau, "de cette évolution du documentaire qui ne se pense plus uniquement sur l’écran de la télévision et de la salle de cinéma mais sur l’ensemble des moyens de diffusion." Dans leur multiplicité, ces expériences se révèlent, selon le stade de leur production, somme toute assez inégales. L’effet immersif fonctionne à plein lorsqu’il s’applique à des images puissantes (700 Requins VR, Le Cinquième Rêve) ou quand il sert véritablement la narration (L’Île des morts, Les Produits Frais ; Un bar aux Folies Bergères, IKO) mais balbutie encore dans sa dimension sensorielle (Un vol en montgolfière en VR, Hyperfiction). Remarqué, lui aussi, le projet Replay Memories de Gordon et Andres Jarach produit par Camera Lucida, proposé à La Rochelle dans sa version béta. Une création en réalité virtuelle qui se construit sur une confrontation entre la mémoire du web et notre propre mémoire, et qui laisse entrevoir de belles promesses.

De réelles synergies, porteuses d’espoirs, se mettent en place, en France et ailleurs, au service de la culture : le Sunny Side s’en est fait le porteur à travers ses études de cas, programmées dans le cadre des "accélérateurs de la culture digitale". Le tourisme, le patrimoine ou encore l’éducation sont autant de marchés potentiels où le documentaire prend de plus en plus de poids. Lorsqu’ils se déploient dans l’univers touristique, à l’image du projet Cité Mémoire, le plus grand parcours de projections extérieures au monde porté par "Montréal en Histoires", ces objets interactifs prennent d’autant plus de sens qu’ils proposent un autre regard sur l’architecture et l’histoire en se jouant de notre imaginaire. À La Rochelle, les visiteurs ont ainsi pu marcher au milieu d’une rivière numérique évoluant, au gré de leurs mouvements, dans l’histoire de Montréal.

Dans ce constat d’évolution profonde, la création du FIPADOC pour succéder au FIPA est un signe à interpréter et ici aussi de façon positive. La première présentation officielle a eu lieu dans le cadre du Sunny Side par Anne Georget, présidente du FIPADOC et par sa déléguée générale, Christine Camdessus. Ces deux dirigeantes ont livré les grandes orientations de la manifestation qui continuera de se tenir chaque troisième semaine de janvier à Biarritz.

Que le CNC et les partenaires historiques du FIPA (hors SACD évidemment) aient répondu présents à la mutation de la manifestation de Biarritz vers le documentaire au sens le plus ouvert (du film d’auteur au programme de télévision) est le signe que ce genre a acquis une importance symbolique pour toutes les institutions. On pense également à la création de la Cinémathèque du documentaire comme jalon majeur dans cette évolution récente. Ce qui est une évidence pour le public et les réseaux de diffusions (cf. l’ADAV ou Images en bibliothèques) se conforte pour les acteurs financiers de la création documentaire, du CNC aux régions, des organismes de gestion collective aux municipalités. Il faut s’en réjouir évidemment, y compris dans notre environnement d’inquiétude.
Quant à la syntonisation à faire exister entre les manifestations de La Rochelle et de Biarritz (appartenant toutes deux à la même grande Région), objectif assumé par les deux équipes, il sera très intéressant de voir comment elle peut se mettre en œuvre. En accueillant avec élégance cette conférence de presse au Sunny Side, Yves Jeanneau a donné le ton de ce qui pourra s’imaginer.

 
L’équipe de film-documentaire.fr
 

+ Communiqué de presse de fin du Sunny Side 2018
Communiqué de presse de la 1ère édition du FIPADOC