film-documentaire.fr | PORTAIL DU FILM DOCUMENTAIRE

img img
Regard
img © D.R.

Trente ans de Sunny Side

Retours du Sunny Side of the Doc 2019

Au-delà de la réussite chiffrée de la 30e édition du Sunny Side (Yves Jeanneau s’est réjoui de ce qu’elle ait été la plus réussie de toutes), nombreux sont ceux qui trouvent dans la manifestation de La Rochelle une ambiance singulière qui n’est pas celle des grands sous-sols empoussiérés où tout et son contraire se côtoient non sans créer une forme de désespérance sur ce que les médias proposent au monde.

Ici, la sélectivité des invités, la bonne taille du marché, la présence forte des institutions (CNC, SCAM, etc.), la qualité des pitch, les prises de parole des uns (les syndicats existants) et des autres (les syndicats naissants), les moments festifs, tout cela donne une couleur particulière à ce moment de La Rochelle. Trente ans après sa fondation par l’équipe formée par le regretté Olivier Masson et par Yves Jeanneau, le Sunny Side est une réussite sereine où le marché n’empêche ni la rencontre ni la réflexion. Il y avait cette année une qualité d’ambiance dont on peinerait à donner une seule raison précise, mais elle était là.

Un des éléments qui frappe dans le regard rétrospectif que cet anniversaire suscite est la progression du professionnalisme des acteurs du genre, producteurs en tête, même si on relève des pratiques douteuses ici ou là qui nuisent à l’image globale de la production. Évidemment la sensation de mendicité qui marque le rapport entre 700 producteurs français (ils n’étaient pas tous là évidemment) et la dizaine de diffuseurs français nécessaires à l’amorçage du projet finançable internationalement reste une cruelle réalité.
Si depuis trente ans, le monde du documentaire s’est professionnalisé, il s’est aussi internationalisé et il est intéressant de constater que l’apport moyen du financement étranger dans les documentaires représente plus de 20 % en 2018 (chiffre CNC), proportion inconnue il y a trente ans. Précision de taille toutefois : seuls 6 % des documentaires français se cofinancent à l’international.

700 (a minima) producteurs réguliers de documentaires donc, le chiffre laisse rêveur quand on sait qu’il y a trente ans, le producteur audiovisuel indépendant était une création récente et que la profession commençait à peine à se structurer. Dans la même durée, plus de 300 sociétés de production ont disparu. Au moins autant se sont créées, beaucoup de façon fugace.

Autre phénomène qu’il serait intéressant d’étudier de près est le sentiment d’un vieillissement des producteurs et globalement une difficulté à voir surgir une nouvelle génération. Il faut dire que le métier est de plus en plus difficile. Le secteur continue de manquer d’argent (les grandes chaines françaises ne financent toujours que la moitié des budgets dans le meilleur des cas), la responsabilité et la technicité du métier de producteur deviennent redoutables (que lèvent la main ceux qui maitrisent sérieusement les accords transparence), la fragilité financière produit des tensions de plus en plus vives de tous côtés. À ce propos il faudra s’interroger sur la nature de la pathologie dont les revendications salariales pressantes et récentes des réalisateurs qui vivent mal de leur métier sont le symptôme (cf. la création de la Guilde des réalisateurs) : trop grand manque d’argent dans le système ? Méconnaissance de la réalité économique de la production ? Retour de bâton devant quelques pratiques scandaleuses ? Disparition de la rémunération symbolique que constituait une certaine liberté de création ? Épuisement d’un système qui a généré beaucoup de vocations et se heurte à plusieurs murs ? Probablement un peu de tout cela et c’est précisément car les causes sont multiples que les solutions seront complexes à trouver sans casser la machine.

Quant aux films, leur nombre a été multiplié par dix en trente ans ! Une masse qui reste spectaculaire (2 141 heures aidées par le CNC en 2018 retrouvant à peu près le même volume qu’il y a dix ans, après la bosse statistique des 3 000 heures de 1993) mais a aussi permis de faire émerger des œuvres durables : il suffit de regarder ce que proposent les plateformes comme Tënk qui pratiquent la rediffusion patrimoniale pour se rendre compte du véritable trésor créatif qui s’est constitué dans l’espace français depuis les années 80.

On connaît les autres reliefs particuliers de ces trente années : le combat pas toujours perdu pour le maintien des documentaires d’auteur à la télévision, le cinéma comme nouvel espace de production et de diffusion pour le documentaire, avec un potentiel que le CNC rechigne à exploiter en créant des passerelles avec la télévision ; l’émergence des financements participatifs, petits ruisseaux parfois vitaux ; la survie des "films fragiles" sauvés il y a deux ans par une action volontariste de quelques-uns et la vision de service public de la direction de l’audiovisuel du CNC.

Au-delà, c’est évidemment la révolution numérique qui est l’événement majeur de ces trente ans. Depuis 1989, nous sommes tous devenus connectés ; aujourd’hui, nous sommes dans l’œil du cyclone numérique, dans une forme d’aveuglement sur la question de savoir où cette tempête mènera le documentaire comme les autres genres, tant la volatilité et l’imprévisibilité des usages empêchent les évidences. En trente ans, on a vu apparaître puis disparaître des utilisations (la télé pour mobile), des techniques (le relief 3D est devenu marginal), des contenus (le webdoc n’est plus l’eldorado promis, pas sûr que la VR ne subisse pas le même sort). La télévision a vu voler en éclat sa position dominante d’abord par la TNT, ensuite par les géants du Web, mais pourtant elle résiste en termes d’audience et tente de s’adapter à la délinéarisation avec une plus ou moins grande vélocité. Le replay profite au documentaire, mais n’a pas achevé une mise en place qui l’exposerait mieux. Les plateformes vont à la rencontre des publics de niche qui sont ceux du documentaire et celui-ci commence à en tirer parti (Cinetek, Tënk, certains sites d’information). À côté de ça, Netflix cannibalise la fiction, mais ne concerne que marginalement le documentaire sauf à considérer que les effets d’arbitrage économique dans les choix d’abonnement ne mettent en danger les sites de documentaire. Au passage, à moins de 12 € par mois, la redevance reste d’un rapport qualité-prix (radio inclus) indépassable.
Bref, chacun fait son marché dans ce grand bazar. Les réseaux sociaux, en attendant d’être intelligemment régulés, nous racontent que la terre est plate et chacun filme ce qu’il veut sur YouTube.
On peut penser que les documentaires, du moins en France, tireront leur épingle du jeu de massacre qui s’annonce peut-être. Les œuvres sont là, le public s’est affiné et reste très demandeur de ce genre, le tissu créatif est unique au monde.

Durant ces trente ans, le Sunny Side of the Doc a été un des amers (nous sommes à La Rochelle) de la navigation documentaire, il n’y en a pas tant que ça. Espérons que la manifestation gardera son cap. Yves Jeanneau nous a dit qu’il serait à la barre l’année prochaine.

Pour méditer, une pépite glanée à la présentation des Étoiles par la Scam : Mosco Boucault, président du jury des Étoiles rappela ce mot d’André S. Labarthe, prononcé dans un autre temps, peut-être il y a trente ans ; "Un film qui a besoin (de l’aide) du spectateur est en général un bon film".
Dans l’œil du cyclone, on peut garder la formule présente à l’esprit.

Arnaud de Mezamat


Avec une fréquentation en hausse de 15% pour près de 2300 accrédités, la 30e édition du Sunny Side of the Doc, qui s’est tenue du 24 au 27 juin à La Rochelle, a tenu son rang. Parmi les nombreux acteurs internationaux présents, notons une forte présence européenne – venue notamment de l’Allemagne, avec plus de 150 producteurs, diffuseurs et représentants des fonds de soutien régionaux, d’Europe de l’Est et de Grande-Bretagne, avec "une hausse significative de l’ordre de 25 % des professionnels britanniques" d’après Yves Jeanneau. Traversée par les inquiétudes partagées par les organisations professionnelles d’un secteur en pleine mutation, cette édition anniversaire a tout de même été portée par un vent d’optimisme.

Dévoilée en ouverture du marché, sous l’impulsion de France Télévisions, le lancement de l’initiative Global Doc a rappelé la nécessité de renforcer l’écosystème des coproductions internationales pour faire face à la concurrence des plateformes comme Netflix. Cette alliance, qui s’inspire de ce que le groupe avait mis en place trois ans auparavant pour les documentaires de la case "La science grand format" de France 5, vise à fédérer des diffuseurs historiques d’Europe (France Télévisions, RTBF, RTS, ZDF, SVT, BBC Studios, RTVE, Rai…) et d’ailleurs (NHK, Rai, CCTV, PBS…), des plateformes comme CuriosityStream et des producteurs afin de faciliter la création et le financement des projets documentaires à l’ambition et à la portée internationales.

Au-delà de la présentation des lignes éditoriales des diffuseurs historiques et fidèles au rendez-vous de La Rochelle, la venue de Netflix a créé l’événement en remplissant par deux fois le grand auditorium de l’espace Encan. Lancé à la conquête du marché européen, le géant américain recherche des récits puissants incarnés par des personnages forts, développés sur des documentaires longs-métrages à visée internationale, des formats courts et des séries. Si la majorité de la profession accueille comme il se doit cette nouvelle opportunité de financement et de diffusion, les organisations collectives n’ont pas manqué de partager leur crainte d’une standardisation de l’offre et le risque de transformer les producteurs indépendants en prestataires.

L’équipe du FIPADOC, emmenée par Christine Camdessus, Anne Georget et Christian Popp qui l’a rejointe pour animer les journées professionnelles, a présenté le bilan réussi de sa première édition et annoncé les grandes lignes du prochain festival. À l’avant-garde des problématiques liées à la délinéarisation, la Suède sera mise à l’honneur. Une rétrospective de l’œuvre de la cinéaste chilienne Carmen Castillo, ainsi que des hommages à Agnès Varda et à Yannick Bellon sont au programme. Notons deux nouveaux prix – pour les expériences numériques et pour les courts-métrages, et deux nouvelles sélections – "Histoires d’Europe" et "En Famille", une sélection de films pour un public familial.

Deux ans après la mise en œuvre de la réforme de son soutien au documentaire, le CNC a démontré que, malgré une baisse significative, le documentaire demeure le genre le plus aidé en volume. "On aide moins, mais on aide mieux", a précisé Olivier Henrard, le nouveau directeur général délégué, qui a fait un premier bilan sur les dispositifs de bonifications pour les documentaires d’histoire, de science et d’art et promis, sans toutefois en préciser les mécanismes, l’ouverture prochaine d’une concertation sur ce sujet à propos du documentaire d’investigation. Une annonce dont s’est notamment félicité le Syndicat des agences de presse audiovisuelles (Satev), qui mène ce combat depuis deux ans. Face aux attentes unanimement exprimées par les organisations professionnelles quant à un rééquilibrage du plan d’économies drastiques qui pèse aujourd’hui uniquement sur le secteur de l’audiovisuel, le CNC a émis la volonté de s’attaquer bientôt au cinéma. Enfin, en plus des mécanismes de saisine possibles, le CNC mettra en place une procédure de contrôle aléatoire des producteurs en 2020, pour s’assurer auprès d’eux de la bonne application de la charte des usages conclue en 2016 et de l’accord "Transparence" de 2017.

Dans son traditionnel état des lieux du documentaire, la SCAM s’est fait le porte-voix des craintes suscitées à la fois par la réorganisation interne de France Télévisions et par la réforme de l’audiovisuel public. Par l’intermédiaire de sa nouvelle présidente, Lætitia Moreau, elle a confié son extrême vigilance à ce que la contribution à l'audiovisuel public soit préservée et mise en adéquation avec les usages. Comme chaque année, les trente œuvres étoilées ont été révélés à cette occasion : on notera la forte présence au palmarès des chaînes locales (sept) et des chaines régionales de France 3, signe de la vitalité de la création régionale française, ainsi que celle de la création documentaire sur le web (Tënk avec deux films étoilés, Spicee).

Dans la lignée de l’étude intitulée De quoi vivent les documentaristes ?, publiée par la SCAM l’année dernière, la précarisation des autrices et des auteurs et la question de leur rémunération sont désormais au cœur des débats. Cet enjeu fondamental est à l’origine de la création d’une nouvelle organisation collective, la Guilde des auteurs-réalisateurs de reportages et documentaires (GARRD) : issue d’une mobilisation spontanée sur les réseaux sociaux, elle vise à informer et soutenir les auteurs-réalisateurs, une profession jusqu’ici peu syndiquée, et à défendre leurs droits face aux producteurs et aux diffuseurs. Conçu sur le modèle de la Guilde des scénaristes, la GARRD entend peser dans les négociations en cours et alerter sur la crainte que la rémunération des auteurs et des autrices ne devienne la variable d’ajustement du budget des films. Sur ce point, l’Union syndicale de la production audiovisuelle a livré une nouvelle photographie du paysage en indiquant des rémunérations moyennes significativement supérieures à celles de l’enquête réalisée par la SCAM. D’après l’USPA, les dépenses réservées aux auteurs-réalisateurs, qui représentent en moyenne 13% des dépenses de production, sont "sanctuarisées" très tôt alors que le producteur prend le risque de s’engager sans avoir consolidé son financement ou être assuré de l’amortissement de l’œuvre.

En perspective, des enjeux majeurs comme la transposition des directives européennes en droit français ou les négociations autour du projet de loi audiovisuelle, face auxquels les acteurs du documentaire promettent de faire preuve d’une extrême vigilance. Rendez-vous est donc pris l’année prochaine, du 22 au 25 juin 2020, avec l’histoire comme thématique principale.

François-Xavier Destors


+ Le palmarès du Sunny Side 2019
+ Le CNC et le soutien à la création documentaire
+ Le palmarès des Étoiles de la Scam 2019 et son analyse
+ L’état des lieux du documentaire de la Scam
+ L’étude de l’USPA
+ Le communiqué du FIPADOC