film-documentaire.fr | PORTAIL DU FILM DOCUMENTAIRE

img img
Regard
img © D.R.

D.A. Pennebaker (1925-2019)

Après plus d’une soixantaine de films, le cinéaste Donn Alan Pennebaker s’est éteint le 1er août à l’âge de 94 ans.

Pionnier du cinéma direct américain, il a considérablement contribué à renouveler la pratique documentaire en établissant, à partir des contre-cultures des années 1960 dont il se fit le chroniqueur, une nouvelle grammaire moins ancrée dans le registre journalistique que dans celui de l’art.



"It’s not directing, it’s watching everything carefully."

Capter ce qui se déroule devant soi sans chercher à le provoquer, laisser au sujet filmé l’entière liberté d’agir sans le diriger, donner au spectateur le sentiment d’être au cœur de l’action tout en maintenant la distance de l’observation, fusionner les images et la musique : Daybreak Express (1953), le premier essai filmique réalisé par D. A. Pennebaker sur une ligne du métro aérien new-yorkais appelée à disparaître, contient déjà les prémices d’une autre manière d’articuler les images et leur sens, inspirée par l’énergie des peintures urbaines de John Sloane et portée par le sens du rythme jazzy de Duke Ellington. Influencé par le cinéma expérimental de Francis Thompson, l’ancien étudiant en ingénierie à l’université de Yale intègre un collectif mené par le journaliste Robert Drew, au sein duquel il va développer, aux côtés de Richard Leacock et d’Albert Maysles, une nouvelle forme d’enregistrement du réel, pensée comme "un théâtre sans acteurs et une pièce sans dramaturge". À l’encontre du modèle télévisuel, le groupe prône une autre vision du "cinéma non-fictionnel", réduisant autant que possible la présence du cinéaste et de son dispositif pour mieux chercher à rendre palpable la proximité avec le sujet filmé. Il ne s’agit plus d’orienter les images à l’aide d’un commentaire pédagogique, provocateur ou corrosif, mais bien de s’éloigner de toute forme d’écriture préalable pour que l’expérience personnelle du cinéaste s’incarne, dans l’immédiat du tournage, dans celle du spectateur.

Lancé non sans tâtonnement dans cette quête d’une nouvelle forme d’authenticité, D.A Pennebaker filme et monte Primary (1960), le premier coup d’éclat de Robert Drew et de ses associés, considéré comme l’acte de naissance du cinéma direct aux États-Unis. Le film, qui relate la lutte sans merci que se livrent John Fitzgerald Kennedy et Hubert Humphrey, deux candidats démocrates à l’investiture de leur parti à l’élection présidentielle, est révolutionnaire à plus d’un titre : sans entretiens ni voix off, la caméra tourne sur le vif au plus près des candidats, dans l’intimité de leurs quartiers généraux respectifs comme dans leur solitude. C’est la première fois que la conquête du pouvoir est ainsi filmée : une façon d’approcher le sujet qui sera bientôt banalisée par la télévision, et à laquelle s’essaiera de nouveau D.A Pennebaker en s’attaquant aux coulisses de la campagne présidentielle de Bill Clinton. Dans The War Room (1993), il se heurtera, trois décennies plus tard, à des candidats bien moins accessibles et sincères face à la caméra, et préfèrera se concentrer sur d’autres personnages comme les journalistes James Carville et George Stephanopoulos, qui se révéleront finalement les acteurs sans scénarios d’une pièce rythmée par des scandales à répétition.

Primary dévoile une autre esthétique, plus tremblante mais aussi plus réaliste, dans le sens où elle paraît plus à même de redonner au sujet filmé sa place en tant qu’individu unique et irréductible au cœur du film. Cette esthétique s’incarne dans une technologie nouvelle : une caméra 16 mm au son synchrone inventée en partie par Pennebaker qui permet plus de mobilité et de spontanéité. Ce nouvel équipement correspond parfaitement à cette méthode qui fait du réalisateur un observateur avisé plus qu’un metteur en scène, et qui vise à l’effacer au service de la personne filmée.

Si Primary marque le renouveau du documentaire politique américain, c’est surtout à la musique et aux nouvelles icônes de la génération rock que le collectif appliquera la panoplie de ses techniques innovantes. Au-delà de Robert Drew ou des frères Maysles, qui filmeront à une seule caméra les Beatles (What's Happening! The Beatles in the USA, 1964) ou les Rolling Stones (Gimme Shelter, 1971), D.A Pennebaker marquera de son empreinte l’histoire du documentaire musical, à une époque où la musique contestataire se transforme en une véritable industrie. Témoin privilégié de l’effervescence culturelle des Sixties, il donnera un nouveau souffle au "film de concert" : certaines de ses images demeurent ancrées dans l’imaginaire collectif de ces années devenues mythiques, qu’il s’agisse de Jimi Hendrix embrasant sa guitare à Monterey (Monterey Pop, 1968), de David Bowie délaissant à la surprise générale son personnage extraterrestre (Ziggy Stardust and the Spiders From Mars, 1973), ou encore de Bob Dylan, mis à nu dans Don’t Look Back (1967), un film qui contribue à la fabrique du mythe autant qu’il assume une critique de l’industrie commerciale de la culture populaire, la voix rebelle d’un Bob Dylan réinventé n’occultant en rien la marchandisation de son image. D.A Pennebaker côtoiera longtemps les icônes du star system (Keep On Rockin', 1969 ; DeLorean, 1981 ; Shake! Otis at Monterey, 1987…), tout en valorisant l’expérience des fans (Depeche Mode: 101, 1989) ou en réhabilitant ses légendes oubliées (Only the Strong Survive, 2002). Ses films seront célébrés non seulement parce qu’ils font du thème musical le fil conducteur du récit, mais surtout parce qu’ils tentent de ramener les personnalités filmées à une dimension subjective, privée, et confrontent cette représentation avec l’imaginaire qu’elles convoquent.

Passeur de mémoire d’une époque excentrique – à l’image des films inclassables de Norman Mailer (Wild 90, Maidstone…) ou même de Bob Dylan (Eat the Document) sur lesquels il est caméraman, D.A Pennebaker ne délaissera jamais son attachement aux formes expérimentales – en témoigne sa collaboration avec Jean-Luc Godard sur le projet inachevé One American Movie dont il montera quelques rushes (1 P.M., 1971). Aux côtés de la réalisatrice Chris Hegedus, son épouse depuis 1982 avec laquelle il collaborera pendant près de quarante ans, il n’aura de cesse de filmer ce "théâtre sans acteurs", ou plutôt ses acteurs improvisés dont la performance sera l’essence de son cinéma.

François-Xavier Destors


+ Consulter la filmographie de D.A. Pennebaker