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Sergueï Loznitsa - L'intégrale

Du 8 janvier au 8 mars 2020 - La Cinémathèque du documentaire à la Bpi, Paris


Avec une énergie créatrice depuis la fin des années 1990, Sergueï Loznitsa trace un sillon unique, avec une œuvre documentaire de premier ordre, justement célébrée mais sans doute pas encore assez vue. C'est le travail de La Cinémathèque du documentaire à la Bpi d'y contribuer par le biais de cette rétrospective.


Nous avons la joie de présenter toute la richesse de ce travail cinématographique dans une rétrospective intégrale, ceci grâce à une association, pour la partie fictionnelle de l'œuvre, avec les Cinémas du Département culture et création du Centre Pompidou. Il était très important que les fictions et les documentaires soient présentés côté à côte car ils sont souvent vus d'une façon déconnectée, rarement dans les mêmes endroits, comme si deux filmographies avançaient parallèlement. Ce n'est évidemment pas le cas.



Cette association se prolonge par le biais du festival Hors Pistes, dont la 15e édition (24 janvier - 9 février 2019) a pour intitulé "Le peuple des images", et c'est tout naturellement que trois documentaires de Loznitsa en prise avec cette question ont intégré le programme de la manifestation. Échos et correspondances sont globalement de mise dans cette rétrospective. Par exemple avec deux films d'Esther Choub issus des collections du musée national d'Art moderne ; il s'agit de la pionnière du film de montage à partir d'archives, dont Loznitsa est aujourd'hui l'un des plus remarquables représentants. D'autres croisements interviennent, contemporains ceux-là, entre des films de Loznitsa et ceux de cinéastes français : Clément Cogitore, Jean-Gabriel Périot, Aurélien Vernhes-Lermusiaux.

Nous avons aussi souhaité donner une place de choix à la cinéphilie de Sergueï Loznitsa, un goût qu'il a pu nourrir en fréquentant avec assiduité le musée du Cinéma de Moscou pendant ses études à l'Institut national de la cinématographie S. A. Guerassimov (VGIK). Cette rétrospective en porte la marque avec une carte blanche proposant des films marquants et/ou influents et/ou inspirants. Le choix du cinéaste exprime certaines évidences (Otar Iosseliani, Esther Choub...), des correspondances thématiques (les univers psychiatriques de San Clemente de Raymond Depardon et de La Colonie) et aussi une certaine surprise (Crazy Horse de Frederick Wiseman).

En dépit de la grande cohérence formelle et thématique de l'œuvre, Sergueï Loznitsa échappe aux catégorisations, aux classements. On a pu, à juste titre, en faire le représentant d'un documentaire de poésie immergé dans une Russie proverbiale et intemporelle (La Colonie, L'Attente), mais il réalise à la même période des films marqués, avec un sens de la dérision certain, par l'influence des symphonies industrielles soviétiques (Aujourd'hui, nous construisons une maison, L'Usine). Le voici caractérisé pour de bon ? Non. En 2005, Le Siège inaugure un pan essentiel de son œuvre : le travail à partir d'archives, dont on pourra découvrir en ouverture de cette rétrospective l'extraordinaire dernière création, Funérailles d'État.

Archives, symphonies industrielles, campagnes archaïques... Loznitsa serait-il ainsi un cinéaste tourné vers le passé, voire passéiste ? Réalisé en 2014, le brûlant Maïdan, qui investit le présent et l'événement en train d'advenir, occupant, en compagnie de la foule de manifestants, l'emblématique place de Kiev, prouve qu'il n'en est rien. Et au fait, Loznitsa serait donc un documentariste... Il est avant tout un cinéaste, et ses fictions ont leurs habitudes au festival de Cannes, où elles ont toutes été sélectionnées, dont trois (My Joy, Dans la brume, Une femme douce) dans la compétition reine.

Loznitsa pratiquerait un cinéma austère, sévère en plus d'être rêveur et contemplatif. Outre le fait que l'exigence formelle et l'ambition artistique ne constituent en rien une marque de sévérité et d'austérité, il convient sans doute de ne pas regarder ses films armé du seul esprit de sérieux. Car on est en présence de quelqu'un qui aime citer cette maxime : "Notre vie est une comédie, mais nous devons la jouer sérieusement." Ou qui mentionne Luis Buñuel parmi ses cinéastes de chevet, disant de l'auteur de L'Ange exterminateur que "[...] tout ce qui est sérieux ne l'est pas chez lui."

On souligne en effet trop rarement l'humour qui pointe souvent dans le cinéma de Loznitsa : le regard étonné, facétieux, amusé qu'il nous transmet, ou bien les micro-gags qu'il distille dans ses superbes bandes sonores. Il pratique aussi l'ironie à haute dose, ainsi que la satire, parfois féroce, la farce, plus ou moins sarcastique et outrancière. Son art acharné de la déconstruction des pouvoirs semble se nourrir de l'un de ses auteurs de chevet, Nicolas Gogol, chez qui nul, grands et petits, n'est épargné.

Le tout début de la décennie 1990 constitue une marque essentielle du parcours de Loznitsa, un moment où sa biographie rencontre un point de bascule historique : l'effondrement puis la disparition de l'URSS et la décision de Loznitsa, en 1991, à 27 ans, de débuter des études de cinéma, alors qu'il est un jeune docteur en mathématiques employé dans un institut scientifique. Ce dernier est alors en délitement, on fait semblant d'y travailler.

Il est tentant de voir dans cette décision, après l'épaisse chape soviétique, la convergence entre trois libertés retrouvées, en tous cas de nouveau envisageables et ardemment désirées : celle du corps social, de l'individu, de la création.

Peut-être la filmographie de Loznitsa dessine-t-elle, en creux, à partir de cette liberté entrevue au début des années 1990, le récit d'un fol espoir tristement déçu. D'où cette fâcherie manifeste envers la Russie en tant qu'entité étatique et politique, alors même que l'ukrainien de nationalité, né en URSS (dans l'actuelle Biélorussie), transpire par tous les pores la culture picturale et littéraire russe, la "haute" culture comme la culture "populaire", celle des contes notamment. Déception et fâcherie s'expriment dans sa veine ouvertement politique et historique, parfois carrément pamphlétaire, pleine de colère. En tous cas, c'est une situation particulière et difficile - être né dans un pays qui n'existe plus, être aujourd'hui ressortissant d'une nation dont l'existence est menacée - avec laquelle Loznitsa se débat, avec talent, énergie et engagement. Il cherche, dénonce, questionne, déconstruit, avec une rage, un mordant que l'on n'avait pas forcément vu venir, ceci sans le moindre compromis artistique.

À partir du présent, il convient pour Loznitsa de toujours revenir au passé, car il est conscient que sa vie a été écrite par les mouvements historiques, mais aussi que l'oubli est le vecteur des catastrophes à venir. Son cinéma n'est pas sans renvoyer à l'ange de l'Histoire évoqué par Walter Benjamin à partir de l'aquarelle Angelus Novus de Paul Klee. Dans Sur le concept d'histoire (1942), le penseur en fait cette description : "[...] un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'Histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds."

Depuis notre présent, Loznitsa ne cesse en effet de dévisager les catastrophes du XXe siècle. Quand il se projette dans l'actuel, c'est pour y faire affleurer le passé, sous la forme de traces, de répliques, plus ou moins fortes, des secousses et tragédies du passé. La réalisation de Maïdan (2014) est très vite suivie par celle de L'Événement (2015), un montage d'archives succède à un film "d'actualité" en prise de vue, une Révolution du début du XXIe siècle en Ukraine dialogue avec le jeu de dupe de l'été 1991 - le coup d'État des conservateurs voulant mettre fin à la perestroïka, dans une Union soviétique agonisante. Ce duo de films explicite combien chez Loznitsa le présent et le passé sont toujours des vases communicants, ce miroitement perpétuel et vertigineux alimente une œuvre foisonnante et profonde, passionnante et essentielle. Si le présent peut réécrire l'Histoire, souvent pour le pire, c'est bien, selon lui, le passé qui écrit le présent, le sien, le nôtre.

Arnaud Hée (Programmateur, La Cinémathèque du documentaire à la Bpi)


Sergueï Loznitsa sera présent du 8 au 13 janvier 2020 et donnera une master class le 12 janvier.


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