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Regard
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Retour de l’édition connectée du Sunny Side

Quel avenir pour le documentaire ?


L’édition "connectée" du Sunny Side of the Doc, qui s’est déroulée depuis La Rochelle du 21 au 24 juin 2020, a rencontré un bel écho auprès des principaux acteurs de l’industrie documentaire. Un format entièrement en ligne qui, fruit d’un effort louable des organisateurs et partenaires de la manifestation, s’est révélé particulièrement efficace. Inédit, il ouvre de nouveaux horizons à l’aube d’une nouvelle "normalité" où les circonstances exhortent à la réinvention des manières de faire, de vendre et de célébrer le documentaire.


Les chiffres de cette 31e édition du marché international du documentaire le traduisent : avec plus de 1700 professionnels accrédités, environ 400 décideurs, plus d’une soixantaine de pays représentés pour près de 100 000 pages vues sur la plateforme concoctée spécialement pour les besoins de la manifestation : les choix forts du maintien de l’événement puis d’une proposition entièrement digitale se sont révélés payants. "Un pari gagné, qui nous guidera dans cette quête collective d’un avenir radieux pour tous les genres documentaires", s’est ainsi félicité son nouveau directeur Mathieu Béjot. Un pari dessiné dans l’urgence qui était pourtant loin d’être envisageable lorsque, dès les premiers jours de mars, l’émergence de la crise sanitaire précipitait les fermetures temporaires des festivals et des salles de cinéma, mettant l’ensemble de l’industrie en quarantaine. S’il est encore trop tôt pour mesurer l’ampleur réelle de l’impact de cette crise, le ralentissement imposé par la pandémie dévoile les forces et les faiblesses systémiques d’un secteur en mutation autant qu’il invite à une profonde réévaluation.

Aussi faut-il d’emblée saluer, dans la stupeur des circonstances, la capacité d’ajustement et d’adaptation des principaux acteurs du documentaire qui, dans un élan partagé, ont su faire preuve d’une grande réactivité. Sur le pied de guerre, tous n’ont pas emprunté le même sentier. Là où un grand nombre d’événements ont été contraints à l’annulation et au report, bouleversant le calibrage minutieux du calendrier des festivals en 2020 quitte à risquer l’embouteillage l’année suivante, d’autres, à l’instar de Locarno – l’un des plus anciens festivals de cinéma du monde et l’une des jauges les plus importantes (près de 8000 places), ont substitué leur programme à des initiatives, toujours en cours d’élaboration, destinées à soutenir l’indépendance de la création cinématographique. Comme la plupart des festivals et des marchés d’envergure internationale – le Marché du Film cannois, Visions du Réel, Tribeca, Hot Docs…, le Sunny Side a fait le choix du "tout-virtuel", proposant l’essentiel de leurs programmations sur des plateformes spécifiquement dédiées et souvent limitées à leurs territoires respectifs. Une digitalisation "forcée" mais néanmoins nécessaire à la survie de ces manifestations via la sécurisation d’une source de revenus a minima. Réjouissons-nous donc, en ces temps incertains, de l’audace et de la solidarité qui ont animé et animent encore aujourd’hui dans l’expérimentation les réalisateurs, les producteurs, les festivals et les partenaires institutionnels et financiers, tous mobilisés pour permettre à la communauté du documentaire de continuer à exister.

Sur le terrain numérique, les initiatives récentes font écho d’indicateurs positifs. Il faut d’abord reconnaître qu’elles attirent autant, voire plus de monde. Alors qu’il devait se tenir à partir du 18 mars, le festival de Copenhague CPH:DOX a été l’un des premiers en Europe à s’organiser en ligne : à l’issue du premier jour, sa plateforme avait par exemple rassemblé plus de 113 000 spectateurs. En juin, le format en ligne a permis au Sunny Side d’accentuer sa portée internationale avec un ratio équilibré entre accrédités français et étrangers, tout en offrant la possibilité d’accueillir de nouveaux acteurs - citons la présence du Kenya, de plusieurs pays d’Amérique Latine ou d’Europe centrale et de l’Est - d’ordinaire limités par le coût potentiel de leur venue. La digitalisation des programmes allonge la durée de vie d’un film – accessible plusieurs jours voire plusieurs semaines, favorise la multiplication des sessions de pitchs et des potentielles rencontres "en temps réel" avec plus d’experts que d’habitude.

Au-delà de cette dynamique qui invite à réfléchir à de nouvelles manières de solliciter un maximum de publics, un autre avantage du format en ligne réside dans la constitution d’un corpus significatif de contenus numériques. Afin de pallier l’absence de showroom à La Rochelle, la 4e édition du festival des expériences narratives PiXii a par exemple nécessité la réalisation de pitchs vidéos : "de véritables atouts pour les porteurs de projets qui vont pouvoir les utiliser au-delà de l’Édition Connectée", selon les mots de son responsable, Stéphane Malagnac. Ces vidéos sont disponibles sur le site du Sunny Side of the Doc depuis le 1er juillet pour permettre aux producteurs de poursuivre les interactions avec les opérateurs culturels. C’est ainsi plus de 52 heures de contenus et de conférences qui sont mises à disposition du public au sein d’une vidéothèque numérique qui accueille plus de 1300 projets (+ 134% par rapport à 2019) et qui restera accessible jusqu’au mois de septembre. L’usager se voit ainsi doté du don d’ubiquité.

On peut en revanche s’interroger sur les limites de la virtualisation d’un marché ou d’un festival dits "traditionnels". Au-delà de leur propre visibilité, ces événements structurent la carrière des films. Qu’ils se destinent aux professionnels ou au grand public, ils incarnent une forme de célébration collective du cinéma autant qu’ils font office de réseau de distribution parallèle. Ils s’ancrent aussi dans un lieu, portent la marque d’une culture locale et la promesse d’en vivre l’expérience. En ligne, comment partager un film avec le public ? Comment retrouver le hasard des rencontres et des découvertes qui dessinent les projets futurs lorsque chacun demeure derrière à distance, derrière son écran ? Comment remplacer le succès d’une projection, ce "buzz" qui agite les festivals et favorise la vente des droits, autrement que par un système de vote en ligne à la place des applaudissements qui couronnent la projection d’un film ? La compétition qualitative à laquelle les films sont livrés se substituera-t-elle à terme à la concurrence technologique des plateformes ? Si les innovations technologiques visent désormais, comme c’est de plus en plus le cas aux États-Unis, à "virtualiser" toutes les étapes de production d’un film, jusqu’où ira cette virtualisation des manières de faire, de produire, de voir les documentaires ?

En somme, l’épidémie de coronavirus relance aujourd’hui des débats enfiévrés autour du modèle économique, des pratiques esthétiques et des infrastructures technologiques de l’industrie cinématographique. Si les salles de cinéma ont à nouveau ouvert leurs portes, si certains événements se maintiennent plus ou moins – comme le FID à Marseille ou les États généraux du film documentaire à Lussas (avec une expérience à jauge réduite mais démultipliée), de nombreuses questions demeurent face à l’incertitude du climat sanitaire. Une chose est sûre, il s’agit là d’une réalité à prendre en considération pour les années à venir et à ce titre, l’alternative numérique de telles manifestations devrait perdurer au moins en partie, et cela même si la situation sanitaire autorise le retour des marchés et festivals "d’avant". Au directeur du Sunny Side, Mathieu Béjot, de conclure : "cette édition connectée a permis de proposer de nouveaux formats d’échanges ce qui, indéniablement, nous ouvre des perspectives – dans une proportion qui reste encore à définir – à des activités de marché en ligne ainsi qu’à la création de nouveaux rendez-vous tout au long de l’année". Faisons, avec lui, le vœu d’un écosystème plus inclusif encore, capable de résister aux prochaines vagues.

François-Xavier Destors


La 32e édition de Sunny Side of the Doc et la 5e du PiXii Festival se tiendront du 21 au 24 juin 2021 avec un Focus sur la Coproduction Documentaire avec l’Europe Centrale et Orientale.