film-documentaire.fr | PORTAIL DU FILM DOCUMENTAIRE

img img
Lumière sur
img © La Cinémathèque du documentaire à la Bpi

Chili, cinéma obstiné

Du 11 septembre au 18 décembre 2020 - La Cinémathèque du documentaire à la Bpi, Paris


Quand on évoque le Chili, une image vient tout de suite à l'esprit : celle de la Moneda, le palais présidentiel en feu, à Santiago. Le président Salvador Allende se trouve à l'intérieur, un président qui va bientôt mourir tragiquement, remplacé par le général Augusto Pinochet qu'Allende avait lui-même nommé au sein de son gouvernement : c'est le coup d'État, "el golpe de Estado".

C'est ainsi que débute La Bataille du Chili (1975-1979), de Patricio Guzmán, la référence du documentaire chilien. Guzmán, madrilène d'adoption, était revenu dans son pays natal en 1971, attiré comme nombre d'artistes et d'intellectuels par l'élan révolutionnaire du gouvernement socialiste d'Allende. À l'instar d'autres jeunes cinéastes, tels Raúl Ruiz et Andrés Racz, il soutient Allende à travers des films enthousiastes. C'est pourtant avec le récit de sa chute qu'il signe son premier chef-d'œuvre. Guzmán est alors contraint à l'exil.

Carmen Castillo ne manque pas non plus de raisons de parler du coup d'État et de la dictature : en 1974, elle a perdu Miguel Enriquez, son compagnon et chef du mouvement révolutionnaire MIR, tué par la DINA, le service de renseignement de Pinochet. Enceinte, blessée dans l'attaque, elle finira par être expulsée du pays. Elle évoque ces douloureux souvenirs dans plusieurs de ses films, en particulier La Flaca Alejandra (1994) et Rue Santa Fé (2007), mais si elle parle de son passé et celui de ses anciens camarades, à aucun moment elle ne tombe dans la nostalgie des idéaux perdus. D'ailleurs, elle ne les a jamais perdus.

Pour les documentaristes chiliens, les événements de septembre 1973 n'ont pas constitué une fin, mais un point de départ. Ceux qui ont pu rester dans le pays, ou qui ont commencé à filmer pendant la dictature, se sont donné une mission claire : devenir les chroniqueurs obstinés de la société chilienne, malgré la répression et la censure. Le jeune Ignacio Agüero tourne entre 1979 et 1982 le court métrage clandestin No olvidar, où cinq femmes d’une même famille retrouvent les corps de leurs maris assassinés par la junte, après six ans de recherche. Carlos Flores Delpino signe en 1981 un film sur la vie de l’imitateur chilien d’un célèbre acteur hollywoodien, dont le véritable sujet est en fait la perte d’identité du pays : El Charles Bronson chileno : o idénticamente igual.

En 1982, le Chili est confronté à une crise économique. Surmontant sa peur de la répression, la population manifeste massivement dans la rue. Gaston Ancelovici (1945-2017) et son collectif Cine Ojo prennent leurs caméras et réalisent Chile, no invoco tu nombre en vano (1983), témoignage unique d'un mouvement de protestation peu connu et violemment réprimé par le régime.

Deux ans plus tard, en 1985, Patricio Guzmán revient au Chili pour réaliser un film sur le rôle de l'Église catholique sous la dictature, Au nom de Dieu. En effet, l’Église au Chili s’est montrée critique face au régime militaire. La même année, Agüero tourne son premier Como me da la gana (1985), où il interroge ses collègues cinéastes sur le sens de leur travail sous la dictature. On voit la police charger pendant les entretiens mais Agüero laisse tourner la caméra. Au Chili même, tous ces films restent invisibles pendant la dictature. Guzmán, Cine-Ojo et Agüero ont beau suivre la vie mouvementée de leur pays, ils témoignent pour le monde extérieur, pas pour les Chiliens.

Avec la fin de la dictature, cette situation ne change pas radicalement. On parle difficilement des crimes commis pendant les années Pinochet et de son héritage socio-économique. Pour preuve, le désespoir de Patricio Guzmán dans Chili, la mémoire obstinée (1997), lorsqu'il montre sa Bataille du Chili à ses compatriotes, souvent frappés d'amnésie. "Je ressens une grande solitude" écrit-il pendant les repérages à Santiago.

Les documentaristes chiliens veulent pourtant ressusciter cette mémoire. Marcela Said rencontre dans El Mocito (2011) un ancien bourreau du dictateur qu'elle décrit, dans la tradition de Hannah Arendt, comme un homme ordinaire et sans relief. Et Carlos Vásquez Méndez et Teresa Arredondo relatent dans Las Cruces (2018) un massacre d'ouvriers syndiqués commis en 1973, dans le sud du pays. Point d'images d'archives ici, et pour cause : les crimes ont été cachés pendant quarante ans. Il ne reste que le cimetière où les corps furent enterrés.

Pour les nouvelles générations, la dimension sociale (déjà explorée en 1988 par Aguëro dans Cien ninos esperando un tren) accompagne le propos politique, à travers la vie quotidienne des défavorisés. Le couple de cinéastes Carolina Adriazola et José Luis Sepúlveda choisissent de vivre dans les banlieues pauvres pour y tourner des films en immersion et délibérément non-esthétisants, sur les gens autour d'eux, les invisibles, les oubliés (Crónica de un comité, 2014 et Harley Queen, 2019).

Un autre couple de cinéastes, Bettina Perut et Iván Osnovikoff, construit une œuvre très cohérente, formellement et thématiquement, en utilisant souvent le contraste entre plans rapprochés et plans larges. Ils aiment donner à leurs films une dimension quasi-surréaliste : ainsi dans Surire (2015), portrait d'une petite communauté dans le nord désertique du Chili, où les communications sont aussi difficiles que brèves.

Tous ces films sont emblématiques de la situation du pays, on pourrait même les définir comme des anticipations de la crise d'aujourd'hui, marquée par la question centrale des inégalités.

Autre fait caractéristique de ces dernières années : le regroupement de ces cinéastes dans des projets collectifs, comme l'Escuela Popular de Cine en 2010 (Adriazola et Sepúlveda) et en 2012 MAFI (Mapa Fílmico de un País, Carte cinématographique d'un pays), à l'initiative de Christopher Murray. On y retrouve Perut et Osnovikoff mais aussi Ignacio Agüero, dont les films deviennent de plus en plus des réflexions intimistes sur la vie et le cinéma. MAFI a réalisé plusieurs longs métrages dont Dios (2019), récit parfois surréaliste de la visite du Pape François en 2018 au Chili. La marque de fabrique du collectif est le plan fixe et ce choix formel apparaît aussi dans les films personnels des cinéastes du groupe. Ainsi, Carlos Araya Diaz construit son propre film El Viaje espacial (2019), le film d'ouverture du cycle, à partir d'une succession de plans fixes d'abribus filmés dans le pays.

Dans de nombreux plans de ce dernier film, on aperçoit à l'horizon la Cordillère des Andes. Bien plus qu’un simple décor, la "montagne-barrière" pousse les personnages vers le premier plan. La topographie du pays devient une véritable force agissante.

Car, outre une forte dimension socio-politique, le cinéma chilien se construit autour d'une référence commune, moins connue, mais toute aussi obsédante : la géographie particulière d'un pays s'étendant sur 4300 kilomètres, avec une largeur moyenne de seulement 180 kilomètres et toute la diversité des climats et paysages d'Amérique du Sud. Ainsi Carlos Klein et Francisco Hervé, chacun à leur manière, se laissent inspirer par la beauté sauvage de la Patagonie. Hervé, dans son film La Ciudad perdida (2016) ressuscite la cité dorée des Césars, sorte d'El Dorado chilien, une ville mythique perdue dans les brumes de la montagne. De la même manière, toute la dramaturgie du dernier triptyque de Guzmán (Nostalgie de la lumière, Le Bouton de nacre et La Cordillère des Songes) exalte l'influence déterminante de la topographie chilienne sur le comportement humain. Même chez Agüero, pur citadin, la topographie reste une référence, projetant son ombre sur la ville. Pour preuve, le titre de son dernier film Nunca subí el Provincia, Jamais je n'ai gravi Provincia (2019) - le Provincia étant le nom de la montagne proche de la ville de Santiago.

Depuis le 18 octobre 2019, le Chili se trouve dans une crise sans précédent, une situation encore aggravée par les ravages sanitaires et économiques provoqués par la Covid-19. Un référendum est prévu fin octobre 2020, pour que la population se prononce sur le maintien de la constitution instaurée en 1980 par Pinochet. Pendant cette année très difficile et violente, les cinéastes et les collectifs ont continué à tourner, à témoigner. À l’instar de Guzmán et d'Agüero, ils sont les nouveaux chroniqueurs obstinés d’un pays en ébullition. À une différence près, et considérable : à l’inverse de la situation des années 1970-1980, aujourd’hui les Chiliens voient enfin leurs propres images.

Harry Bos, programmateur du cycle


+ Visionner la bande-annonce de l'évènement
+ Consulter la programmation
+ La Cinémathèque du documentaire à la Bpi