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Rétrospective Krzysztof Kieślowski

Du 29 septembre au 25 octobre 2021 - La Cinémathèque française, Paris


Vincent Amiel présente la rétrospective Krzysztof Kieślowski :

"Kieślowski , le spectre des images

En une vingtaine d'années, du début des années 1970 au début des années 1990, Krzysztof Kieślowski aura parcouru les pans les plus divers du cinéma, prenant à bras le corps les capacités du film à dire le monde, et les explorant avec enthousiasme, dans une société polonaise étouffée par la chape encore lourde de la dictature communiste. "Vous ne savez pas, vous, ce que c'est de vivre dans un pays qui n'a pas de représentation de lui-même", déclarait-il lors de ses derniers séjours en France.

Tous les moyens lui auront été bons : courts métrages documentaires en noir et blanc, longs métrages aux récits maniéristes, série métaphysique pour la télévision... La variété des formes et des récits, leur inventivité, souvent cachée par la sophistication des effets, étonnent encore aujourd'hui. Dès son film de fin d'études, Le Guichet, il traite la réalité la plus sordide et la plus angoissante, celle de retraités confrontés à l'arbitraire et au mépris de la bureaucratie, avec une combinaison de voix et de plans rapprochés qui crée une émotion glaçante.

C'est la grande leçon de ses films documentaires, véritables modèles de mise en scène : ils s'approchent au plus près de l'émotion des corps, du poids charnel des gestes, du travail lourd des jours, tout en fournissant de la situation générale une idée très claire, et une vision critique qui dépasse l'expérience individuelle. Au contact des hommes et des femmes, des ouvriers ou des chirurgiens, des danseuses, des anciens combattants, à l'écoute des vibrations de leur quotidien, on comprend pourtant très bien aussi le système dans lequel ils sont engagés, et qui les concasse : le sensible n'obère jamais le politique.


Vision morale ou politique ?

On n'a peut-être pas suffisamment pris en compte la position particulière du cinéaste du fait de sa culture polonaise : profondément marqué par le catholicisme sans se déclarer croyant, tout aussi marqué par la résistance au régime communiste sans revendiquer de parti pris politique, appartenant à ce que l'on a appelé la "génération de l'inquiétude morale" sans proposer jamais de vision moraliste, Kieślowski fait éclater les positionnements et cadres de jugement traditionnels.

Les douze films du Décalogue (10 films TV plus 2 films de cinéma) en témoignent, qui mettent en scène des situations à propos desquelles tout jugement est suspendu, toute position libre d'a priori. Une profonde humanité attache aux personnages, un regard acéré sur les conditions de vie favorise les positions critiques, et l'absurdité des situations est constamment un aiguillon dramaturgique. Mais la question du politique reste ouverte : le constat des dysfonctionnements suffit-il ? Le diagnostic d'incompétence vaut-il analyse du système ? Le cinéaste lui-même se refusait à qualifier sa position de politique, et il est significatif qu'il renvoie, dans Trois couleurs : Blanc, le capitalisme et le communisme dos à dos.

Il faudrait donc inventer avec lui d'autres catégories, d'autres grilles de lecture. Faire vaciller avec ses personnages les positions trop tranquilles et les critères trop établis. Et accepter, au fond, que la réponse du cinéaste soit d'abord un choix de formes, si loin des positions classiques, des récits linéaires, des aboutissements logiques.

Les effets de cerne de Tu ne tueras point, cette lumière littéralement glauque, d'un jaune-vert poisseux qui marque la mémoire, et qui accompagne aussi les héroïnes de La Double Vie de Véronique sont peut-être, sont sans doute, une manière de qualifier le monde plus juste et plus précise que ne le serait une prise de position discursive. Maniéristes pour certains, et qui ont entaché parfois l'accueil critique de ses films, ces effets sont aujourd'hui les témoins d'un temps et d'un regard.


Un art du montage

Le montage en revanche, qui est absolument central dans cette œuvre, ne joue que très rarement de chocs sensibles ou de combinaisons plastiques. Il est entièrement au service d'une compréhension du monde, et des rouages cachés de l'organisation sociale. Il semblerait qu'une telle conception, qui court toute la filmographie de Kieślowski, vienne d'un court métrage de l'un de ses maîtres, Kazimierz KarabaszLes Musiciens du dimanche ; il l'a souvent situé, dans l'ordre de ses admirations, au même plan que les films de Chaplin, Truffaut ou Welles. Tout y repose sur la vision simple de gestes quotidiens, par des gens ordinaires, des ouvriers aux conditions de vie difficiles, qui se préparent à sortir de chez eux, jusqu'au moment où ces individualités éclatées se retrouvent pour jouer dans un orchestre amateur, et produire une musique dont l'harmonie contraste avec l'apparence chaotique de leurs vies.

Le montage narratif joue du paradoxe, et multiplie les effets de sens : ce sera le principe de presque tous les documentaires de Kieślowski, et de bien de ses films de fiction. Contournant ainsi la censure (quoique pas toujours...), ce type de montage propose dans un premier temps la vision d'une réalité, ensuite d'une autre, sans plus de commentaire, en laissant les deux se nourrir mutuellement et prendre un autre sens à leur confrontation. La fatigue des ouvriers et le cynisme des bureaucrates (L'Usine), les espoirs des pensionnés et l'encombrement des services sociaux (Le Guichet), le meurtre crapuleux et l'exécution officielle (Tu ne tueras point), le pouvoir de l'une et le pouvoir de l'autre (Trois couleurs : Blanc)...

À ces perspectives qui se rencontrent, à ces regards qui s'infléchissent mutuellement, par la simple juxtaposition que propose le montage, il faut ajouter le compagnonnage des solitudes, le silence des retraits, les quiétudes voisines de Trois couleurs : Rouge, l'aboutissement ultime de cette œuvre pourtant terriblement blessée."


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