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Regard
img © Les Films du Balibari / Vincent Pouplard

"Pas comme des loups" de Vincent Pouplard

La subjectivité indirecte libre

"Roman et Sifredy sont en mouvement. Comme leur identité. Ces frères jumeaux avancent dans l’âge adulte, s’évertuant à comprendre le monde autour d’eux. Adolescents, ils ont connu séparément la captivité, la fuite et les parcours d’insertion. Ils ont connu ensemble l’insouciance, la violence, les jugements.
Aujourd’hui, les galères sont persistantes, mais comme ils disent : "le meilleur reste à venir". Dans des lieux secrets, souterrains, squats, lisières de bois, sous des ciels nuageux ou des néons à faible tension, là où la clarté peine à s’imposer, ils inventent leur vie, son langage et ses codes."

Dans ses écrits théoriques sur le cinéma, Pasolini propose d'adapter le discours indirect libre au maniement de la caméra. Cela suppose que les voix du personnage et celle du narrateur s'enchevêtrent. Le premier se raconte à la première personne, l'autre assiste à l'éclosion de cette parole et la met en scène.
Pas comme des loups s'achemine sur cette ligne ténue, autorisant à la fois deux frères jumeaux à "se fictionner" et le réalisateur à créer sa vision. Vincent Pouplard construit un récit sur leurs pérégrinations. Durant trois ans, Sifredi et Roman sont les acteurs du film au sens fort du terme. En leur soumettant régulièrement les rushes, il leur transmet son regard pour qu'ils affinent le leur. À travers leurs conversations autour du film et l'écriture de textes, ils éclaircissent leurs valeurs. À la question : Qui sont-ils ?, le film répond en allant à l'essentiel : leur beauté, leur relation fraternelle, l'intensité de leurs convictions.
Le cinéaste, sans les questionner, les accompagne, nous transporte dans leur univers. Ils dorment dans une cave ? On l'identifie à peine, car elle est cadrée comme eux la voient : un lieu d'infinies expérimentations. Une friche de bord de route devient un terrain de jeu qui offre des arbres à escalader et des cabanes à construire.
On comprend, au détour d'un plan, l'abus et l'abandon parental, des échéances judiciaires, un parcours professionnel bien peu motivant, mais ce qui nous touche le plus, c'est ce qu'ils expriment. Le dernier plan du film montre qu'ils ont su retourner la caméra et, tandis qu'ils dénombrent tout ce qu'ils ne "seront jamais", c'est leur regard qui se pose sur nous et nous questionne sur nos propres renoncements à la liberté.
Vincent Pouplard semble avoir fait sienne la manière de Pasolini en nous permettant de les rencontrer avant de les voir prisonniers d'une série d'injonctions. Et parce que l'auteur, pleinement présent, établit un fort rapport de confiance, il peut s'approcher de moments de fragilités où la colère et la tension débordent, où la caméra se décentre. Une belle manière de cinéaste.

Gaëlle Rilliard
Hors-Champ 2016
Séminaire Les Bonnes manières - États généraux du film documentaire de Lussas

Pas comme des loups a été distingué par le Prix Regard social au festival Traces de Vies de Clermont-Ferrand et par le Prix des Écrans Documentaires à Arcueil.

Une sortie en salles du film est prévue le 26 avril 2017

+ Entretien avec Vincent Pouplard
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