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Choses vues et entendues - au Sunny Side 2013
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Il n’y avait aucune raison que le Sunny Side, reflet emblématique de l’univers complexe qu’est le documentaire, échappe cette année à la géographie contradictoire des courants qui animent ce genre.
La manifestation de La Rochelle est donc l’occasion d’un tour d’horizon sur les questions actuelles, pour certaines cruciales, qui occupent les documentaristes.

Sur le plan international d’abord, la présence très forte, pour la deuxième année consécutive des télévisions d’Asie, avec une délégation chinoise impressionnante, marque un déplacement des courants de coproduction vers ces pays. On a déjà dit ici combien le délégué général, Yves Jeanneau avait été visionnaire en créant Asian Side of the doc et Latin Side of the doc il y a 4 ans (Le Brésil était l’autre grand pays fortement présent à La Rochelle). Ces contacts avec la Chine risquent de devenir importants pour le secteur de la production française. Pour l’instant, elle apprend à travailler avec ces marchés dotés d’un potentiel considérable (allez voir ce que diffuse la chaine chinoise CCTV9, entièrement consacrée au documentaire : ici, observez également les caractéristiques du marché chinois telles qu’elles avaient été présentées l’année dernière dans une excellente synthèse toujours intéressante).

Grand potentiel donc, mais mise en œuvre assez lente. C’est normal. Les protagonistes chinois et français se cherchent, s’observent, se jaugent. Les chinois intègrent les mécanismes de fonctionnement français – ils apprennent vite et vont droit au but nous a confié un producteur français – mais restent prudents dans les décisions d’investissement. Un producteur nous racontait être en discussion avec son espéré futur partenaire chinois depuis 18 mois (contact pris à l’Asian Side 2012 à Tokyo, rencontre au Sunny Side 2012, nouvelle rencontre à l’Asian Side de Kuala Lumpur en mars dernier et enfin discussion au Sunny Side 2013 pour une réflexion qui se poursuit favorablement). Le tout pour un partenariat économiquement peu spectaculaire. Est-ce à dire qu’il ne faut rien tenter du coté de l’Asie ? C’est évidemment le contraire. Les projets qui s’insèrent dans cette zone très définie qui constitue le marché international du documentaire peuvent tout à fait se monter avec des partenariats asiatiques significatifs et cela vaut la peine d’y aller. Ceux qui y auront développé des habitudes de travail seront récompensés dans les années qui viennent. Encore une fois, à condition de produire des films qui sont dans le marché. D’ores et déjà, plusieurs accords se sont d’ailleurs finalisés à La Rochelle cette année.

Justement, que nous raconte le Sunny Side 2013 de l’état du marché international ? Apparemment, celui-ci parcourt des sentiers balisés : la découverte (au sens extensif, qui intègre l’animalier et le tourisme), l’investigation, la science, plus quelques sujets incontournables (des personnalités ou des événements universellement connus). Sunny Side met en avant deux de ces thématiques dans ses magazines bien faits : la science et l’investigation.

Mais il était intéressant de constater que des sujets plus fins étaient défendus lors des séances de présentation. Ainsi une équipe coréenne présentait une série de quatre films intitulés "Color, 4 Desires", dans une approche transversale consacrée aux couleurs et aux rapports qu’elles entretiennent avec des sentiments. De même, Les Aventuriers de l'art moderne inspiré du livre de Dan Franck, qui retrace les courants les plus forts de l’art du XXe siècle (d’Apollinaire à Picasso, en passant par Breton, Eluard, Prévert, etc.) était présenté aux acheteurs internationaux. Au passage, il fallait remarquer que cette série s’appuie sur un magnifique travail de graphisme et d’animation. Cette arrivée de l’animation dans le documentaire n’est pas une nouveauté, mais il est clair que le genre continue de s’en emparer avec gourmandise et que de plus en plus de grosses productions internationales intègrent massivement des images de synthèse de façon souvent convaincante, qui aiguisent l’appétit des diffuseurs. Dans le même ordre d’idée d’hybridation des genres, le processus narratif qui utilise la fiction, continue de gagner lui aussi du terrain (cf La bande annonce de La Malédiction d’Edgard, Planète +/Program 33). Dernière constatation intéressante, le projet primé dans la catégorie Art et culture est une magnifique production (Magnéto presse / France 2 pour un prime time) consacrée à la vie de Charlie Chaplin articulée et issue des extraits de ses films par un montage qui a séduit tous les acheteurs internationaux. Là aussi, le gout et la finesse était au rendez-vous et c’était réjouissant. On reparlera de ce Chaplin s’il tient ses promesses de grand film.

Parallèlement au marché international et à son évolution, que se passait-il dans le domaine français au Sunny Side ? La Rochelle fut le théâtre, et parfois la théâtralisation, des convictions et des contradictions qui caractérisent la production documentaire aujourd’hui.

Il faut d’abord rappeler qu’il n’y a jamais eu autant de documentaires produits en France (près de 3 000 en 2012), et que le nombre de sociétés de production en documentaire est toujours aussi élevé (610 en 2012 (source CNC). Chiffre à nuancer car "seulement" 523 d’entre elles produisent du documentaire de création selon les critères de tri que notre site a constitué (cf la rubrique "producteurs") et qui ont été actualisés au premier trimestre 2013.

Autre chiffre impressionnant : le volume de production des chaines de la TNT gratuite (NRJ12, TMC, W9, D8) a progressé de 454% en 4 ans, or la quasi totalité de ce volume relève du genre reportage selon les statistiques de la SCAM. Le mécanisme du soutien financier de la production par le CNC est donc confronté à un problème simple : laisser le dispositif en l’état et voir le COSIP se vider de ses ressources, de surcroît pour des objets qui ne sont pas dans ses missions ou réformer sérieusement, au risque de mécontenter pas mal de monde du côté des diffuseurs et des agences de presses, grandes pourvoyeuses de reportage déguisés en documentaire, intégrés ou non dans des magazines, qui obéissent à d’autres logiques de financement et d’écriture mais ne sont en rien des documentaires de création visés par l’aide publique.
D’où la prudence avec laquelle le CNC avance, ce dont il faut se féliciter car ce genre de réforme est ultra technique : les mécanismes administratifs du soutien aux documentaires sont extrêmement délicats à mettre au point et comme on l’a dit, la réforme est autant un impératif économique qu’un impératif de politique culturelle. Le Sunny Side n’a donc pas été le cadre de l’annonce du nouveau dispositif, comme le CNC l’avait prévu au début de l’année, même s’il a fait connaître aux producteurs et aux auteurs une ébauche de ce que serait la réforme. Elle serait caractérisée par une certaine sophistication des mécanismes du soutien : une courbe de base toujours dépendante de l’apport horaire en liquidité (le seuil de 9 000 euros / heure, actuel ayant vocation à augmenter progressivement jusqu’à 12 000 euros), complétée par des bonifications fondées sur des critères objectifs (investissement dans le développement, temps de montage, délai de production, financement international, etc.) qui distinguent le documentaire de création du "programme à caractère documentaire" qui aura plus de difficulté à se voir bonifié. Les films fragiles, c’est à dire la frange qui est produite avec des diffuseurs sans moyen (les chaines locales souvent) où se réfugient la créativité, les jeunes auteurs et certains producteurs courageux, pouvant recevoir une éventuelle "bonification subjective" par une commission sélective dédiée spécifiquement aux documentaires et consultable à l’initiative du producteur. En résumé, l’idée est de n’exclure aucun programme du soutien, mais d’instituer un mécanisme à deux vitesses ; les documentaires de création seraient valorisés et les "programmes à caractère documentaire" aidés d’une façon plus mesurée. Dit d’une autre façon, la réforme du COSIP sera incitative mais sans exclure.

Le Sunny Side était l’occasion d’entendre la position officielle des producteurs et des auteurs devant les prémisses de la réforme. Au cours de sa conférence de presse très suivie, la SCAM par la voix de sa nouvelle présidente, Julie Bertuccelli, et de son directeur général, Hervé Rony, a clairement affiché sa satisfaction devant l’orientation que prendrait le nouveau dispositif.
Cette approbation fut l’occasion de deux réactions vives, très représentatives des enjeux : Pierre Block de Friberg, responsable des programmes de France 5 s’inquiéta d’une réforme qui risquait de diminuer le soutien à certains type d’écriture documentaire (le "documentaire incarné" par exemple) ou aux documentaires inclus dans des collections et magazines. Un auteur de magazine s’insurgea contre la réduction des moyens dont pâtiraient les reportages d’investigation qui nécessitent selon lui un long travail qui les qualifierait autant que les documentaires à recevoir des aides importantes.
Quant au SATEV (Syndicat des agences de presse télévisée), lors de sa propre conférence de presse, il manifesta sa colère devant cette réforme, avec une véhémence parfois surprenante.
L’USPA de son côté fit une synthèse pertinente des enjeux actuels, titrée Documentaire de création, l’heure des choix au cours de laquelle ce syndicat de producteurs approuva le sens de la réforme, soulignant la proximité de vue sur ce point, existant avec la SCAM et le SPI. Tous ces acteurs étant d’accord également pour affirmer la nécessité d’affiner les critères objectifs de bonification.
Bref, nous ne sommes pas loin de voir la réforme mise en place au 1er janvier 2014. La nomination de Frédérique Bredin à la présidence du CNC, en remplacement d’Eric Garandeau, ne devrait pas modifier sensiblement les orientations du Centre. Qu’il soit permis, en passant, de rendre hommage à ce président qui a quitté le CNC le 15 juillet et manifesta son attention en faveur du documentaire dans plusieurs dossiers.

CNC encore, car il faut citer et renvoyer à la passionnante synthèse réalisée pour la troisième année consécutive, intitulée Le marché du documentaire en 2012 que le Centre a rendue publique à la veille du Sunny Side (cf. ici). Nous en extrayons quelques chiffres clés :

- Sur les 10 premiers producteurs de "documentaires" en 2012 au COSIP figurent 6 agences de presse, 2 producteurs de flux et 1 filiale de diffuseur.

- Le volume de production des chaines de la TNT gratuite représente 15 % du volume total aidé au COSIP.

- Le documentaire est le premier genre aidé au COSIP (une progression de 40 % en 5 ans pour atteindre 90 M€ en 2012).

France Télévisions quant à elle, donna une conférence de presse sobre, sans bande annonce, ce qui fut un soulagement pour tous ceux qui ont déjà subi cet exercice redoutable. Bruno Patino, directeur général délégué aux programmes, aux antennes et aux développements numériques de France Télévisions, exprima de fortes convictions quant à la place majeure du documentaire dans le groupe. "Nous sommes garants de quelque chose de précieux (…), notre rôle commun est d’être garant de cette dimension exceptionnelle qu’est le documentaire en France (…). Codifier un genre c’est l’étouffer, figer une forme c’est la condamner (…) il faut donc expérimenter, inventer". Certains entendirent cet appel à l’innovation avec la crainte de voir se développer des objets audiovisuels proches du magazine, d’autres y entendirent le souci d’une véritable diversité des expressions et une défense de la création. Il fut suivi de l’exposé des lignes éditoriales par les responsables de chaque chaine, sans annonce fracassante. Cet ensemble d’exposés laissa les auditeurs dans une forme de sidération et ne suscita aucune réaction ni question significative. Fatigue, fatalisme ? Pourtant les raisons sont bien là d’être réactif, car les ressources de France TV (comme d’ARTE) baissent en 2013 et baisseront encore en 2014 ; l’accord documentaire entre France Télévisions et les deux syndicats de producteur doit être négocié et finalisé ; la meilleure exposition horaire des œuvres sur le service public reste une nécessité constante (cf le communiqué de la SCAM sur cette question : ici).

Concernant les financements, il était intéressant de noter que le Sunny Side accueillait cette année plusieurs sites de mécénat participatif (crowdfunding comme il ne faudrait pas dire). Le documentaire est en effet un des terrains de choix de ce phénomène et quelques plateformes se sont spécialisées dans le genre. Le site Touscoprod par exemple indique qu’une moyenne de 8 000 euros est levée par film documentaire chez eux. Lisez l’article de Cédric Mal sur la question dans la dernière lettre de la Scam (ici).

Enfin, dans l’intéressant espace qu’est le Sunny Lab, au sein du Sunny Side, furent présentées deux expériences de plateforme web (VàD) exclusivement dédiées au documentaire avec une perspective d’éditorialisation forte.
La première est française, s’appelle "Les Manufactures" et est produite par les Editions Montparnasse. Autour de 13 Manufactures (du rêve, du changement, de la mémoire, d’Ailleurs etc.), des films seront proposés en paiement à l’acte mais avec une incitation au partage entre internautes en partant du principe que les communautés se recommandent et se passent des objets virtuels, donc des films. Chacun sera prescripteur en fonction de ses centres d’intérêt et de ceux de la communauté avec laquelle il est lié. Il s’agit donc d’une éditorialisation participative, dont on comprend intuitivement le principe, mais dont les modalités de mise en œuvre ont besoin d’être explicitées. Le projet est à l’état d’expérimentation et devrait voir le jour dans les mois qui viennent.

La seconde annonce est celle de l’ONF (Office National du Film Canadien) avec un projet multilingue d’une ampleur ambitieuse, comportant pour démarrer près de 3 000 films documentaires en SVàD (VàD par abonnement) à un prix modique. Une sorte de Netflix dédié au documentaire, avec une éditorialisation organisée non par thème mais guidée par des personnalités connues, devenues des sortes de curateurs qui orientent l’internaute vers des contenus qu’ils recommandent. Le projet comprendrait en outre un fond de financement permettant le point de départ de productions originales. La plateforme cherche des partenaires et regarde très attentivement du côté de la France.

Nouveaux modes de diffusion des images, nouveaux modes de financements, nouveaux circuits de production entre les continents, nouvelles écritures, constituent une dynamique parfois un peu trop fascinante mais néanmoins incontestable. Le Sunny Side y puise les raisons de son succès (record d’affluence cette année). Mais on a aimé entendre Rudy Buttignol, président de Knowledge Network au Canada, conclure un des derniers moments de la manifestation avec ces mots : "On ne sait pas où on va avec la technologie ; l’interactif et le participatif ouvrent de grandes possibilités, mais on veut aussi garder de bonnes histoires qui durent 300 ans, on veut raconter des choses aux gens (…). L’espace est de plus en plus commercial, mais il y a toujours une demande pour le contenu exigeant. Il faut donc des politiques, avec de l’argent public, pour laisser de la place pour cela."

A.M. , Juillet 2013