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De meilleurs jours - À propos du film d'Alessandra Célesia, "Le Libraire de Belfast" - Hors Champ - Quotidien des États généraux du film documentaire, août 2012
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Gaëlle Rilliard

Petit gilet soigné, fines bretelles, John Clancy se lave les cheveux et se peigne méticuleusement, en utilisant la caméra comme miroir. Il sera notre guide. Et ce qu'il voit à travers d'épaisses lunettes nous est rendu en plans serrés à la profondeur de champ réduite.


John nous présente d'abord ses livres : ancien libraire, ils envahissent aujourd'hui sa maison. Puis il nous accompagne dans son Belfast, celui d'avant un certain jour de mais 1974, quand un attentat a détruit sa librairie. Il en est le dernier survivant, élégant et d'une rare attention aux autres : à la jeune serveuse du café, Jolene, et aux fils de ses voisins, Rob et Connor. Ces trois jeunes sont aux prises avec la violence, le chômage, les cicatrices du Belfast d'aujourd'hui.

Le Libraire de Belfast
emploie tous les outils de l'écriture cinématographique et mobilise une équipe nombreuse. De tels moyens sont généralement l'apanage du cinéma de fiction. Chaque séquence comprend plusieurs prises de vue, le cadre est très maîtrisé, la profondeur de champ construite, les raccords parfaitement fluides. Le miracle est d'être parvenu à préserver la spontanéité des protagonistes malgré ce lourd dispositif.

Plongé dans son livre, Rob murmure, "La lumière n'est pas que beauté. C'est un mystère", en suivant la ligne avec son doigt. Il bute dans sa lecture, le point se fait lentement sur les mots. Le frère de Rob, Connor, écrit. Son slam claque, tandis que ses gants écrasent le punching-ball. Le rap et la boxe sont une "question de survie", un moyen de mettre à distance la violence.

Jolene est serveuse. Elle veut devenir chanteuse et s'inscrit à X-Factor, un concours télévisé. Lorsque sa maquette de CD passe dans un café, son regard dit ses rêves de succès. John l'encourage à tout faire pour les réaliser, comme il l'a fait dans son métier, sans compter.

Ces portraits croisés nous font passer avec délicatesse, en filigrane, d'une simple chronique à une évocation plus large du destin de Belfast sur deux générations. Après le conflit qui a fait rage dans les années 1990, le processus de paix en Irlande du Nord et son aboutissement en 1998 semble aujourd'hui acceptés par les plus âgés, qui ont connu la guerre. Mais la fin des années 2000 voit les attentats reprendre, et leurs auteurs sont jeunes, sans inscription politique précise. Dans ce contexte de crise, John est comme un père auprès de Rob, Connor et Jolene. Il leur transmet un certain art de vivre en paix et les incite constamment à revenir aux trésors de la lecture, à protéger et cultiver leurs rêves, et surtout à les faire advenir.

Jolene décolle pour Liverpool pour disputer la demi-finale d'X-Factor. Ses amis ne peuvent la rejoindre, un déluge ayant bloqué tous les trains à Belfast. On est en mars 2011, un tsunami dévaste le Japon. Dans un montage parallèle, Alessandra Célesia oppose les deux frères, qui se protègent de la catastrophe chez John, à Jolene qui se prépare pour son concours à Liverpool. Connor et Rob, le regard rivé sur l'écran de la télévision, nourrissent leur peur du monde. Jolene, elle, a osé franchir la frontière, et peut maintenant accomplir son destin, quel qu'il soit.

Gaëlle Rilliard
(Crédit photo : ©Zeugma films)

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