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Paroles de mères – Rencontre avec Benoît Dervaux - Aurélie Ghalim
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Aurélie Ghalim | Causes Toujours - La revue trimestrielle du GSARA


Le film
Rwanda, la vie après – Paroles de mères de l’éditeur André Versaille et du réalisateur Benoît Dervaux dresse le portrait de six femmes Tutsi. Ces femmes, qui lors du génocide, ont vécu l’horreur du viol, furent souvent délaissées par les quelques proches rescapés au lendemain du drame. Devenues mères, elles ont donné naissance à ce qui constituait une honte pour elles et le reste de la société rwandaise. Leurs paroles et celles de leurs enfants, jeunes adultes aujourd’hui, résonnent devant la caméra de Benoît Dervaux. L’ambition du film est de permettre à ces femmes d’exprimer l’indicible et de parler en choeur au nom de toutes les autres des violences faites aux femmes. Un documentaire qui replace le génocide dans un contexte contemporain comme le souligne le réalisateur.


Vous avez réalisé Rwanda, la vie après avec André Versaille qui est à l’origine du projet. Comment s’est déroulée votre rencontre et quelle était l’idée initale du film ?

André Versaille est venu trouver Julie Freres de Dérives asbl avec une matière sur le génocide des Tutsi et plus particulièrement sur les récits de femmes violées. André avait également filmé avec un caméscope des images qui n’étaient pas vraiment utilisables dans le cadre d’un film. Julie a souhaité associer un réalisateur à son projet et m’en a parlé. En lisant les transcriptions des récits de quelques femmes, j’ai été très interpellé par l’idée qu’elles étaient mères. Il y avait un enjeu cinématographique réel à filmer ces femmes avec leurs enfants et qui allait au-delà de l’idée d’une série de récit sur l’horreur du génocide. André et moi avons décidé de partir ensemble sur ce projet et de réaliser des portraits de ces mères qui permettaient de replacer le génocide dans un contexte tout à fait contemporain. Aujourd’hui, leurs enfants sont proches de l’âge adulte et vingt années se sont écoulées depuis le génocide. Il y avait un réel enjeu qui va au-delà du devoir de mémoire.

Comment avez-vous préparé ce film ? Aviez-vous déjà eu l’idée ou l’occasion de faire un documentaire sur le génocide des Tutsi au Rwanda ?

Je n’avais jamais vraiment pensé faire un film sur le génocide au Rwanda. Comme tout le monde, j’avais été très interpellé par ce drame mais je ne voyais pas très bien de quelle manière m’y prendre. Partir à la recherche de récits et les enregistrer constitue une démarche importante à entreprendre mais qui ne correspond pas forcément au cinéma que je pratique. L’idée d’intégrer des portraits de mères dans le film m’a poussé à y aller. D’habitude, je ne vais pas spécialement vers des documentaires qui mettent la parole autant en avant. Ici, je savais que la parole serait la matière même du film. Pour être allé un peu en Afrique et m’être intéressé à certains photographes du continent, j’avais remarqué que les Africains affectionnent particulièrement l’art de la pause. J’ai décidé de réaliser des portraits dans la plus grande épure avec trois ou quatre valeurs de cadrage et de développer un dispositif qui permet une écoute la plus large et la plus disponible possible.

Esthétiquement parlant, il y a quelque chose de très proche de la photographie. Aussi, il est intéressant de constater que les personnes que vous interviewez sont maîtres du discours qu’elles fournissent.

Selon les informations que j’avais eues et la matière qui avait été ramenée par André Versaille, j’ai établi une structure de récit et une forme de chronologie. Avant de filmer, nous rencontrions ces femmes et nous passions du temps avec elles. Pas énormément, car le tournage a eu lieu sur une durée très courte. Ce qui était mieux car il s’agissait là, d’une douloureuse épreuve pour ces femmes. Généralement quand nous arrivions, nous faisions connaissance et nous établissions par la suite le cadrage. Je parlais beaucoup avec elles et Samuel, mon assistant, traduisait mes propos simultanément. Je souhaitais qu’elles regardent la caméra car de cette façon-là, elles regardaient le spectateur et elles s’adressaient directement à nous. D’autre part, je leur soumettais aussi une structure de récit à chacune en leur demandant qu’elles la suivent minutieusement. Cette structure a été énoncée une à deux fois avant le tournage. De cette manière, chaque témoignage suit la même chronologie. Je voulais que le film soit un montage chorale afin qu’elles puissent parler au nom des autres et de ce celles qui n’ont pas la force de témoigner. Elles donnent le sentiment de maîtriser parfaitement leur discours mais c’est aussi grâce à cette construction qui fait que le récit est à la fois très tendu et rythmé.

Comment se sont déroulées la rencontre et la collaboration avec Godelieve Mukarasie à qui vous dédiez ce film ?

André Versaille a pu rentrer en contact avec ces femmes Tutsi grâce à l’association Sevota que dirige Godelieve Mukarasie. C’est une personne à qui on dédie le film et elle fait un travail tout-à-fait formidable sur la parole. Elle était là en support psychologique pour chaque femme qui a eu le courage de revenir devant la caméra pour expliquer son vécu. C’est grâce à elle que le film à été rendu possible, grâce au travail de thérapie autour de la parole qu’elle a mis en place. Ces femmes en témoignant se sont rendues compte qu’elles n’étaient pas seules et c’est par une forme d’empathie l’une envers l’autre qu’elles arrivent à s’entraider et à entamer un long processus de guérison. L’association Sevota couvre tout le territoire du Rwanda. Elles se rencontrent régulièrement lors de rencontres et témoignent de leur maladie et de leurs difficultés.

Dans ce film, la démarche documentaire que vous avez mis en place permet de libérer la parole du rescapé et de tenter d’évoquer l’horreur du génocide. Est-ce que le récit de ces femmes et de leurs enfants reste encore très tabou dans la société rwandaise ? Y avait-il une urgence de faire ce film ?

Vingt ans après, mon désir était de replacer l’horreur du génocide dans une dimension contemporaine via le témoignage de ces femmes rescapées et de leurs enfants. Je pense qu’on est dans un période encore un peu creuse où le génocide est encore trop proche et trop douloureux pour qu’il y ait énormement de choses qui se tournent. Les films sur la Shoah sont apparus 25 ou 30 ans après la guerre. Dans la société rwandaise, c’est très compliqué de témoigner du génocide et les rescapés n’ont pas toujours la place qu’ils méritent. Ces femmes ont effectué un réel travail sur la parole grâce à cette association. C’est la raison pour laquelle, elles en parlent avec une certaine liberté. Bien entendu, c’est encore très douloureux pour elles de revenir sur ce qui leur est arrivé. J’ai filmé avec une traduction simultanée et personnellement, j’étais à chaque fois retourné d’entendre ce que j’entendais.

Les mères que vous filmez avaient déjà pu témoigner face caméra à d’autres moments ?

Elles l’avaient fait devant le caméscope d’André Versaille et d’une traductrice. En tant que professionnel, je me suis engagé à devenir le dépositaire de cette parole et de faire en sorte qu’elle soit entendue de façon beaucoup large. Elles ont compris qu’il y avait derrière notre attitude une volonté de faire un film et que nous nous engagions à porter cette parole. Il y a un côté beaucoup plus officiel et professionnel lorsque l’on met en place une perche et un cérémonial autour du cadrage avec un drap blanc que l’on pend pour renvoyer la lumière et des droits noirs que l’on épingle pour retenir d’autres. Il y avait un travail d’image et de réalisation qui devenait évident avec les consignes sur la chronologie du récit à respecter. Il ne s’agissait pas de venir recueillir des images avec l’idée qu’on en fera peut-être quelque chose plus tard. Elles étaient engagées dans un film et en elles en étaient totalement conscientes.

Cette relation de confiance a-t-elle pu s’installer rapidement ?

Ces femmes sont très peu reconnues au Rwanda et sont conscientes du peu de reconnaissance de leur statut de rescapées. Godelieve les a convaincues de l’importance de cette parole. La confiance s’est aussi installée par l’enjeu du film et par tout ce que j’ai pu dire qui était traduit simultanément par Samuel.

Quel est votre regard sur le documentaire qui raconte le génocide au Rwanda ? Y a-t-il a des films qui vous ont marqué ou ont été d’une grande importance dans votre travail ?

Il y a surtout la pièce de théâtre Rwanda 94. Les films sur le Rwanda, il n’y en a pas énormément. Je ne les ai pas tous vus d’ailleurs. Je pense que chaque film tourné au Rwanda est important. Je voulais faire quelque chose de très epuré et de très simple sur la parole qui est le personnage principal du film.

Est-ce que le film sera également diffusé au Rwanda ?

On voulait qu’il le soit. Je pensais y aller en septembre mais je n’ai pas pu. Le film a été envoyé à Godelieve qui l’a montré aux femmes et les retours sont très positifs. Le film a également tourné dans d’autres associations du pays. Nous sommes au tout début de son exploitation. On voulait qu’il soit projeté au Rwanda dans les meilleures conditions possibles. Finalement, les choses se sont faites de manière informelle et j’imagine que le mieux serait que les Rwandais s’emparent du film et le fassent circuler eux-mêmes. J’espère qu’il circulera longtemps au Rwanda et j’espère aussi retourner pour voir Godelieve et ces femmes et en parler avec elles.

Le film s’ouvre avec des images qui nous évoquent l’horreur du génocide et son histoire. Il y a d’ailleurs eu très peu d’images prises au moment du drame.

Les trois-quatre derniers jours de tournage, les récits étant terminés, j’ai voulu me rendre dans les mémoriaux. Je n’ai pas pu tous les faire car ils sont nombreux. Je suis allé au mémorial de Kigali qui commémore tous les génocides, pas uniquement le génocide au Rwanda. J’ai tourné ces images qui sont celles de ce mémorial. Le lendemain, j’ai visité l’église qui ouvre le film. Je n’ai pas pu immédiatement filmer car j’étais trop bouleversé et je suis retourné le jour d’après. Il me semblait important d’amener ces images qui agissent plutôt comme réminiscences de l’horreur. Au Rwanda, tout est imprégné de ce drame et le statut de ces images floutées était une façon de ramener les images médiatiques du Rwanda dans une forme de réminiscence de ces drames. C’est une mémoire qui est lointaine mais qui est aussi toujours très prégnante. Pour moi, ces images devaient avoir un statut différent des images que je tournais, elles devaient être plus lointaines. Par ailleurs, les images sur le génocide, il y en a très très peu. Le pays s’est vidé de tous les photographes. Je sais qu’il y a eu quelques photographes qui sont restés comme Sebastião Salgado. Il y a très peu d’images. Je ne voulais pas non plus rentrer dans quelque chose de trop connu au niveau de l’horreur.

Votre documentaire est aussi un appel lancé par rapport aux viols systématiques qui existent dans de nombreuses régions du monde, notamment au Congo, pays voisin du Rwanda.

Dépasser le strict cadre du génocide était le désir premier notamment avec le témoignage des enfants qui sont nés d’un viol. Le viol comme arme de guerre a lieu dans beaucoup de régions et c’est tout à fait important d’en parler et de le dénoncer. Les femmes du film parlent aussi au nom des autres femmes qui ne sont pas rwandaises.

Comment s’est déroulée l’introduction des témoignages des enfants ? La chronologie durant le tournage devait être minutieusement respectée.

Les deux premiers jours nous avons rencontré les femmes. Nous nous sommes retrouvés dans un endroit pour manger et passer un moment ensemble Nous avions beaucoup correspondu avec Godelieve avant le tournage et les femmes savaient qu’il était fondamental pour moi de filmer les enfants. Certains d’entre-eux n’ont pas voulu. D’autres ont accepté naturellement. Ils sont dans un processus de découverte de la vérité qui est beaucoup plus récent contrairement à leur mère. Les mères ont pu mettre depuis quelques années, leur affects un peu de côté pour pouvoir parler du génocide avec un certain détachement. Les enfants connaissent la vérité depuis peu. Ils sont dans le début d’un processus. Pour ce qui est de leur témoignage, nous n’avions pas vraiment une structure de récit comme pour les femmes. Nous avons un peu plus improvisé et c’est ce qui fait, selon moi, la force de leurs propos.


Propos recueillis par Aurélie Ghalim

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