film-documentaire.fr | PORTAIL DU FILM DOCUMENTAIRE

img img
Comme un peintre qui dessinerait chaque visage avec un nouveau geste - Présentation du film "Face Value" de Johan Van der Keuken par Alain Bergala, le 9 février 2017, au Centre Pompidou
img

Johan Van der Keuken






© D.R.

"C'est émouvant pour moi d'être là ce soir, car durant ces vingt dernières années j'ai souvent accompagné Johan Van der Keuken lors de la sortie de ses films à Paris. Le choix de Face Value me plaît beaucoup, car il permet de comprendre qui était cet homme, comment il travaillait, quelle était sa pensée du cinéma – une pensée, il faut le dire, absolument unique : aucun cinéaste n'a eu sa façon d'approcher le cinéma.

Face Value est l'un des trois "film-itinéraire" du cinéaste. Le premier, Vers le sud, en 1981, passe de Paris aux Alpes, à Rome, à la Calabre pour arriver au Caire. De ville en ville, Johan Van der Keuken filme les gens, puis organise cette matière à la table de montage. Dans Face Value, il va à Londres, Marseille, Prague, Berlin et aux Pays-Bas, mais ce n'est pas un parcours géographique, donc l'organisation du film est très différente. À chaque endroit, il prend le temps de repérer. Je ne sais pas comment d'ailleurs – imaginez-vous débarquant au Caire, pourquoi filmer une personne et pas une autre ? Il est sûr qu'il croyait très fortement à la puissance de la singularité. Il devait se dire que toute personne serait la bonne s'il la filmait bien, s'il parvenait à communiquer avec elle. Il a donc filmé des visages, puisque c'est le principe de Face Value, mais en s'interdisant d'anticiper la forme finale du film. Et c'est magnifique, car à chaque fois qu'il aborde un nouveau groupe, une nouvelle personne, il suit son impulsion et le résultat est toujours différent. Comme un peintre qui dessinerait chaque visage avec un nouveau geste. Parfois c'est tremblé, parfois très cadré. Parfois il fait ce "truc" à la Van der Keuken : il part du visage, va au pied et retourne au visage... La multiplication des attaques qu'il trouve est extraordinaire. Chaque portrait a son propre style, mais ce n'est pas un style : c'est comme cela qu'il veut filmer cette personne-là.

Le montage des fragments a pris six mois, toujours sans penser à la manière dont les fragments allaient s'organiser entre eux. Après quoi, il a fallu encore plusieurs semaines pour organiser les morceaux sans être trop didactique : pour Johan Van der Keuken, c'est au spectateur, avec les morceaux qu'il a vu, de se débrouiller pour construire un sens.

Ce film a vingt-cinq ans, puisqu'il date de 1991, et il est impressionnant de voir à quel point il est essentiel pour comprendre le monde d'aujourd'hui. Johan Van der Keuken a commenté ce qui l'a frappé à l'époque : la guerre du Golfe rend tout à coup lisible la grande rupture des rapports nord-sud, sur le plan technologique, médiatique, mental. La chute du mur de Berlin est toute récente, il filme les gens de l'est qui découvrent l'ouest ; et enfin les néo-fascistes du FN. Or toutes ces lignes de fracture de l'année 1991 travaillent encore aujourd'hui.

Il a réalisé un troisième et dernier film-itinéraire, terrible, Vacances prolongées. Après avoir appris qu'il allait mourir, il fait le tour du monde. Il voyage sans objectif particulier dans les endroits qu'il a connu, aimé. Par exemple, à Los Angeles, il enquête sur Vertigo d'Hitchcock. Il s'agit d'un film absolument libre, mais dont il connaît la fin : il mourra quand il aura fini de le monter. La mort est essentielle dans les films de Johan Van der Keuken, comme la métaphysique : qu'est-ce que c'est que vivre, quand on sait que l'on va mourir ? Vous allez voir une chose troublante dans Face Value. Vers la fin du film, quelqu'un est mourant. Cet ami du cinéaste [Ed Van der Elsken, photographe] meurt, et Johan Van der Keuken filme de grands bateaux noirs. Or, à la fin de Vacances prolongées, il fait les mêmes plans, des plans de très grands bateaux à contre-jour, qui se croisent, comme si pour lui ces bateaux étaient l'image de sa mort. Je ne m'attendais pas à retrouver là, dans Face Value, les images qui allaient finir son œuvre, celles qui seraient ses dernières images.

Johan Van der Keuken associe toujours le concret à l'abstrait. Lorsqu'il filme, c'est à l'instinct, de manière sensible, directe ; et après, au montage, il médite avec le recul de la pensée, de l'histoire... Tous ses films relèvent de ce geste de cinéaste, qui fait qu'il est en même temps documentariste, philosophe et métaphysicien."


Propos enregistrés le 9 février 2017 au Centre Pompidou.
Dans le cadre des 40 ans du Centre Pompidou, Florence Verdeille (Bibliothèque Publique d'Information) a invité Catherine Blangonnet à programmer une soirée autour de son film inoubliable ; son choix s'est porté sur "Face Value".
La retranscription de la présentation d'Alain Bergala a fait l'objet d'une réécriture qui n'engage que film-documentaire.fr.



+ Consulter la fiche du film "Face Value" sur film-documentaire.fr
+ Consulter la page de Johan Van der Keuken sur film-documentaire.fr