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"Je suis le peuple" - Anna Roussillon
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Christophe Ottello | Le journal - Festival Entrevues 2014


En deux ans, l’Égypte a réussi non pas une, mais deux révolutions : la chute de Moubarak après trente ans de pouvoir sans concession, et dans la foulée, celle de Morsi.


Le point de vue du film est décalé à 700 km au sud du Caire, aux environs de Louxor. – Ici, il n’y a que la pauvreté qui arrive, plaisante la femme de Farraj qui, par la force des choses est cultivateur, meunier, boulanger, mais aussi éleveur, maçon... À première vue, rien ne semble avoir changé depuis des siècles, pour le meilleur comme pour le pire.

Les perspectives dans les cours et les ruelles, entre les murs des maisons serrées les unes contre les autres, sont magnifiquement mises en valeur par les différents cadrages très picturaux. On retrouve presque à l’identique les images saisies par les orientalistes du XIXe siècle, et la lumière, qui tombe naturellement en diagonale, prend même des allures d’éclairage d’atelier Renaissance.

Sauf qu’il y a aussi la télévision, qui arrive au village. Et quoi qu’on en dise, à travers elle, la démocratie. En filmant les villageois qui regardent les images des millions de manifestants de la capitale, Anna Roussillon nous montre en abîme la complexité et l’unité du peuple égyptien. Car ceux qui creusent encore les champs à mains nues sont bel et bien des révolutionnaires à part entière.

D’abord, parce que pour la toute première fois, ils vont pouvoir véritablement voter. C’est de là que vont naître naturellement les débats qui forgent une vraie citoyenneté. Tout le monde s’y prépare d’ailleurs solidement depuis longtemps, même les enfants. Mais maintenant les opinions peuvent enfin s’affronter, se nuancer et évoluer dans un contexte multiple et contradictoire, comme toujours.

Avec autant d’émotion que de sobriété, le film réussit à saisir à la fois l’espoir, l’humour, la lucidité, la solidarité, la force et les difficultés de toute lutte. La lutte politique bien sûr, mais aussi celles qu’il faut collectivement mener pour amorcer un moteur de pompe à eau, moudre du grain, pétrir le pain comme le ciment, répartir équitablement les maigres ressources et l’énergie ou mener le bétail à destination.

Toutes ces scènes, réelles et poétiques, montrent une révolution fragile comme le reflet d’un rayon de soleil à travers l’orage, mais pourtant éternelle. La toute première grève dont se souvienne l’histoire humaine, c’était ici-même, il y a plus de trois mille ans. Et Farraj sait encore parfaitement comment les paysans et les ouvriers de son village se révoltèrent eux-aussi contre le pharaon. Je suis le peuple est dédié "à tous les révolutionnaires".

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