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Ce que dit Johan Van der Keuken, en voix-off, dans "Vacances prolongées", 2000 - Marie Clément
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Le 15 octobre 1998, j’ai téléphoné de Paris au Professeur Battermann, chef du service de radiothérapie à l’Hôpital Universitaire d’Utrech. Il m’apprend que le P.S.A a augmenté, alors qu’il aurait dû baisser. Les années qu’il me restent à vivre sont comptées “Trois ?” demandais-je, en me basant sur ce que j’ai vu autour de moi. “Ma foi, peut-être 5, nul ne sait.” Le PSA est un indicateur. On prend un dé à coudre de sang et on sait s’il y a des cellules cancéreuses prostatiques actives, et à quel point. Mesurer, c’est savoir. Je sais, mais je ne sens rien.

Ainsi je suis à Paris, la ville de mes rêves. Je rencontre la presse, parle avec passion avec les journaux, la radio, la télévision. Même aujourd’hui, tandis que la nouvelle fatale frémit dans mes veines, je parcours la ville entière. Je suis en pleine forme. Je garderai la forme pendant les semaines prochaines, inspiré par la reconnaissance qui m’échoit ici. Elle arrive à point nommé. Je veillerai à ne pas rater le moment/séquence crucial.
Ce jour-là, des milliers de lycéens sont descendus dans la rue. Ils protestent contre le mauvais niveau de l’enseignement. Les C.R.S. bouclent plusieurs boulevards et je me fais photographier entre les lycéens et les C.R.S. comme pour dire : “vous voyez, je suis un observateur détendu”. Moi je vais tout à fait bien.

Je vis depuis trente ans avec Nosh et, en entendant le verdict, elle a dit : “partons faire de beaux voyages”. Nous partons donc, avec caméra et magnéto, comme nous le faisons depuis des années, vers des conditions de vie diverses, chaudes et froides, désertes et peuplées, avec l’omniprésence de l’homme qui surmonte tous les obstacles grâces aux belles histoires qu’il se conte pour se réconforter face au néant.

À Katmandou, nous rendons visite au grand maître tibétain, Trulshik Rimpotché. Je lui demande comment il faut assumer la souffrance et la mort.

Je m’entraîne à utiliser mon caméscope numérique. Nous avons décidé de l’emporter aussi avec nous, car je ne suis pas sûr que j’arriverai encore à porter la lourde caméra plus tard. C’est ainsi que mon film devient un dialogue entre le film et la vidéo. Le Bouhtan. Le Bouhtan est un royaume himalayen où la religion gouverne. Il est coincé entre deux grandes puissances : la Chine et l’Inde. L’Inde a annexé le petit État himalayen de Sikkim. La Chine occupe le Tibet. Cette situation inquiète les Bhoutanais et détermine leur politique. Ils tiennent la porte fermée, mais légèrement entrebâillée. Ils s’accrochent au passé, mais y mélangent un peu de nouveau. Depuis la coupe du monde de football, on ne peut plus faire obstacle à la télévision. Et nous, nous sommes les visiteurs lucratifs à la recherche d’un conte de fées, d’une légende qui permette de comprendre et de tenir la souffrance à distance.

Ô aube dorée, aube argentée.
Comment imaginer le jour où mes yeux ne te verront plus ?

Ce que les films ne montrent pas, en général, ce sont les déplacements. Filmer le monde est inconcevable sans voler ou rouler sans cesse. C’est un passe-temps très polluant. Réaliser un film tel que celui-ci revient principalement à passer des jours dans des bus cahotants, entre le rêve et l’éveil. Pendant ce voyage, je rêve et je veille avec Nosh et Stijin, son fils, qui devient aussi le mien. La route est sinueuse et étroite. Le paysage est austère et escarpé. Un profond ressentiment s’empare de moi à la vue du désordre grossier qui défile sans arrêt, dans lequel l’Homme n’est qu’une simple contingence. Tandis que chez nous, je m’insurge contre cette manie de se mêler de tout, qui empêche le moindre brin d’herbe de pousser à son gré. La nature, la culture, il y a toujours à redire. Cela ne contrarie pas l’équipe qui nous accompagne. Ils passent un bon moment ensemble à l’avant du bus, Kinley, le guide, Wangdi, le chauffeur, Kaka, le préposé au trépied, chargé de l’installer en cas de besoin et M. Puntsho, le fonctionnaire du Ministère des Affaires religieuses.

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Nosh. Elle a 59 ans.

Nous allons au centre de Médecine Traditionnelle car mes oreilles bourdonnent.

Un bus s’est écrasé dans un ravin et il y a des dizaines de morts. Celui-ci est incinéré aux frais de l’État : un soldat âgé de 22 ans.

Chez moi, à Amsterdam, j’ai tout ce qu’il me faut. Les objets que j’ai réunis au fil des ans. J’en montre ici quelques-uns. J’aime les simples énumérations, en tant que forme. Quelle est la valeur de tous ces objets ? Un jour, ils seront rejetés sans merci. Ces images qui forment notre univers.

Mon état de santé n’est connu que de quelques personnes. Parler maladie toute la journée, quel ennui ! Je veux simplement travailler tranquille. Il y a aussi un élément de honte : ne plus être comme tout le monde. On est parfois enclin à prendre ses distances, à observer autrui comme à travers un filtre. Il y a des années, j’ai été frappé par un tableau de Paul Klee : Dehors, la vie multicolore. Ce n’est rien d’autre qu’une grille de lignes tracées sur le papier. Ces espaces entre les lignes ont été soigneusement coloriés. On se trouve à l’intérieur du silence et on observe l’agitation du dehors. Un monde vivant, moribond, constitué d’une feuille de papier.

Le 2 février, je consulte le Professeur Battermann à l’hôpital d'Utrech. Après l’entretien, je poursuis ma route jusqu’à Rotterdam au Festival de Cinéma.

Une semaine plus tard, j’ai le résultat de la dernière prise de sang. Le taux de P.S.A a augmenté de façon alarmante. Il y a des cellules agressives. Nous repartons vite en voyage. Au Burkina Faso, le “pays des hommes intègres”, qui fait partie de l’immense région subsaharienne, où les Français établirent leur autorité coloniale à partir de 1860 et qui retrouva son indépendance un siècle plus tard.

Nous quittons vite Ouagadougou, la capitale, en direction du Nord, le Sahel. La proximité du désert devient rapidement tangible. A l’avant de la voiture, de gauche à droite : Razo, le guide, serviteur de l’État, cinéaste et acteur populaire, Rutes, producteur, voyageur dans le temps, fournisseur d’occasion. Albert, chauffeur, mécanicien, autorité sur la route. Il doit faire vivre onze personnes sur son salaire.

Je voulais aller dans cette région dénudée et aride de l’Afrique pour voir les difficultés qu’il faut y affronter pour subsister et à quel point la vie y est pourtant joyeuse.

Près de Mopti, ville du pays voisin, le Mali, le Bani conflue avec le Niger. Je connaissais ce lieu pour l’avoir vu en photo ou en film. Des images nébuleuses qui suggéraient un espace immense, grouillant de vie. Vie, espace, immense, ces mots signifient tout et rien. Mais j’étais attiré par eux : par le fleuve humain.

Je suis couché, le bourdonnement de la climatisation me tient éveillé. J’attends que le jour se lève. Dieu se cache derrière une épaisse nappe noire de nuages.

À notre retour d’Afrique, nous trouvons un message du shaman tibétain Lhamo Dolkar que nous avons rencontré lors de nos précédents voyages dans l’Himalaya. Les dieux lui ont fait savoir qu’elle peut me guérir. Elle me demande de venir 15 jours, pour suivre un traitement. Ce n’est pas une question d’argent. Avant que Lhamo se mette au travail, elle entre en transe. C’est alors que la déesse Dorje Yudronma pénètre en elle. C’est elle qui parle et agit par l’entremise de Lhamo. Nous repartons à Katmandou.

“Quand les cellules s’emballent, les choses tournent mal. Il y a des métaphores pour l’exprimer. On voit l’intérieur du corps comme un firmament en proie à la tempête. Nos pensées ne peuvent pas être si ténues, si vastes, si multiples. Ou on éprouve quelque chose de semblable. Une révolte désordonnée, des armées en marche, pillant tout et une main, des millions de fois plus grande que la nôtre, les raye de la carte. Une image aussi peuplée de petits soldats, de figures humaines, glisse de la technique à la magie. Tu vois ! Je ne vois pas, mais je le sais. Moi qui ne comprends même pas un arbre, un bout de bois, une planche, une table, ou le téléphone, ou le mot “million”. Pourtant, je suis assis à la table, je téléphone, je dis “million” comme si de rien n’était. Voilà où siège le malentendu entre le monde et moi-même. Mais aussi l’espoir d’une nouvelle optique qui change tout, soudain. J’avale les pilules tibétaines amères, partant du principe que je ne mourrai pas. Mais si je meurs, j’aurai de la chance de mourir chez moi, entouré des miens.”

“À présent, Nosh et moi-même sommes séparés pendant quelque temps. Je voyage seul, avec mon caméscope, je visite des festivals, des expositions, des ateliers.”

“Le taux de PSA, marqueur de l’activité tumorale, a moins augmenté que prévu. Je me dis que c’est grâce à la médecine tibétaine. Mais malgré tout, il a augmenté. Et je commence à en ressentir les effets physiques. Je fais le maximum pour diffuser mon œuvre, pour qu’elle puisse me survivre. J’ai posé ma caméra sur une tablette dans la salle de bain. Elle me voit en contre-jour. Je dois continuer à filmer. Si je ne peux plus créer d’images, je suis mort.

“Les deltaplanes survolent les bidonvilles, les favelas. Les habitants des favelas voient les deltaplanes au dessus de leurs têtes. Mais ils ne s’y suspendront jamais. Ce sont les nantis qui se suspendent aux deltaplanes. Ils observent les favelas de haut. Mais ils n’y mettront pas les pieds. Il y a une heure, j’étais encore dans la favela. Maintenant, je suis suspendu à un deltaplane. Dans ce film, je voulais aussi braver le danger. Je n’avais rien à perdre. Maintenant, je fais ceci, mais cela n’a rien d’effrayant. C’est plutôt confortable d’être tellement au dessus de la réalité. Sans la douleur de la pauvreté et avec peu de risque de tomber.”

“Quand je peux créer une image, je suis vivant. Mais je suis mort, car il n’y a pas de lumière. Pas de lumière, donc pas de contact. Pas de contact, donc pas d’image. Les garçons et les filles de la favela. Ils sont sortis, mais hors champ. Parce qu’il n’y a pas de lumière. Je suis donc mort, mort au fond de moi-même. Selon moi, ce n’est pas très solidaire de ces pauvres des favelas qui débordent de vie. Le film est un livre des morts. De toute façon, je n’y apparais pas. Il est conçu pour me survivre ne serait-ce qu’un bref instant. Mais tôt ou tard, ils seront tous morts. Les êtres et les animaux qui ont donné leur vie à mes images. Mais ils seront dans ce livre, et on pourra les lire, et ils ressusciteront, sans moi. Ou ils resteront endormis, à titre d’information, sans aucun souvenir de moi.”

“ L’ombre mystérieuse de Vertigo, d’Alfred Hitchcock, tombe sur les collines de San Francisco. Ici, le cinéma a donné l’une de ses plus belles performances spatiales. Et avec mon caméscope numérique et quelques photos d’identité de Nosh, je bricole mon propre “Vertigo”. Petit cinéma, petite magie, qui me sert à la ramener à moi.”

“Maintenant, je commence vraiment à avoir mal. Mal dans le bas-ventre, des difficultés à être assis. Je téléphone au Pr Battermann depuis San Francisco.”
“J’ai dis à Nosh qu’il me semblait souvent que les humains n’ont pas de noyau, qu’au tréfonds d’eux-mêmes, il n’y a que le vide. Voici sa réponse : (c’est la voix de Nosh qui parle) “L’humanité provient d’un nuage, d’un souffle sans forme ni couleur. Une variété immense de particules se détache éternellement de ce nuage et chacune d’elles s’installe dans un corps différent. Ainsi naissent des êtres différents dotés de caractéristiques différentes. Si l’on est réceptif, on sait que l’esprit ne se confine pas dans le corps. Il y a l’intuition, il y a le désir et l’amour. Un seul être ne représente rien, en soi. Nous nous fondons et nous nous perdons les uns dans les autres. Nous tentons de combler une sensation de vide. Chacun est unique, mais lié indissociablement avec les autres. Quand on vit ensemble, on est également malade lorsque l’autre est malade.”

“Des amis new-yorkais m’ont parlé d’un nouveau médicament. Ils m’ont pris rendez-vous avec le Dr Postley, sur Madison-Avenue.”

“Le nouveau médicament, PC Spes, a très vite amélioré mon état de santé. La douleur ressentie au bas-ventre a également disparu. Je peux de nouveau être assis sans ressentir de gêne. Les scanographies ne révèlent que des résidus de tissus tumoraux sur le squelette. Mais le Pr Battermann déclare qu’ils disparaîtront aussi bientôt. Le PC Spes, commandé aux États Unis, repousse et détruit les cellules cancéreuses. Il renforce le système immunitaire. S’il n’agit plus au bout d’un certain temps, et le Dr Postley s’attend à ce que cela dure très longtemps, je pourrais toujours avoir recours à l’hormonothérapie classique et à des médicaments qui sont actuellement testés. Je passerai ensuite à la thérapie génique qui sera devenue disponible entretemps. Et d’ici là, j’aurai quatre-vingt-dix ans. Bref, on dirait bien que je suis encore là pour un bon moment.”

Transcription par Marie Clément
DEA La Voix-off dans "Vacances prolongées" de Johan Van der Keuken : l’anticorps du cinéaste

(Crédit photo : © PVH Films)

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