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Wang Bing - Dans l’œil du cyclone
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Gaëlle Rilliard - film-documentaire.fr


 






Dans l’œil du cyclone
 
Wang Bing filme la Chine nouvelle, passant du communisme au "socialisme de marché". Fengming, chronique d’une femme chinoise (2007) raconte les camps de travail où ont été décimés ceux que le régime appelait les droitiers. En 2002, À l’ouest des rails montre l’anomie qui préside au démantèlement des conglomérats industriels communistes. L’Argent du charbon et Les Trois Sœurs du Yunnan en 2009 et 2012 explorent l’envers de la croissance économique du littoral : les rapines générées par l’ouverture du marché à la concurrence, et le dilemme impossible des travailleurs migrants - la misère au village ou l’exploitation dans une usine côtière.
 
Pourtant jamais ces constats ne sont exprimés de cette manière. En ciblant une collectivité en butte à une tension, à un obstacle qui la dépasse, Wang Bing filme la vie quotidienne dans l’œil du cyclone : à l’endroit, et au moment, où les forces en jeu se concentrent, masquant sous un calme trompeur les destructions qu’elles entraînent. Ces grands événements s’incarnent dans la dureté et la misère des univers traversés, et à l’échelle des individus, dans la manière dont ceux-ci observent ou non les signes de la tempête, en maîtrisent la trajectoire, s’arc-boutent ou font le gros dos.

De film en film et de séquence en séquence, un plan revient comme un leitmotiv : Wang Bing suit un négociant, un enfant, une vieille dame dans son déplacement, ne coupant pas le plan avant que celui ou celle-ci n’arrive quelque part. Ce travelling intrigue par sa répétition, son aspect inhabituel - l’ellipse des trajets est une manière simple de condenser le récit - et étonne au départ par sa longueur. Car le cinéaste les "suit" au sens propre du terme, placé dans leur dos et s’adaptant à la lenteur de la vieille Fengming sur une route gelée, à l’agilité de la jeune Ying Ying sur les pâturages en terrasse.[i] Si Wang Bing ne cherche pas à justifier cette position de caméra, disant seulement qu’il lui est difficile de se positionner autrement sans savoir encore où la personne se dirige, on peut cependant considérer cette réponse comme révélatrice de sa démarche.

Il reste derrière ses personnages car il est important pour lui de se laisser emmener. Ainsi en retrait, Wang Bing ne rajoute rien de son propre chef à l’action telle qu’elle se déroule et ce sont les gens qui éventuellement jettent un coup d’œil en arrière pour vérifier que le cinéaste reste bien avec eux, comme le fait une jeune sœur de Ying Ying en l’entraînant dans l’étable pour lui montrer les cochons au début des Trois Sœurs du Yunnan. "Pour obtenir des images naturelles, un cinéaste doit observer la vie. Il doit savoir être en relation avec les autres. (…) Le réalisateur doit savoir créer un lien suffisamment fort entre lui et la vie de ceux qu’il filme." dit Wang Bing.[ii] Ce lien fait de proximité et de respect s’accorde avec une mise en scène minimale. Lorsque Fengming raconte les années les plus dures de son existence sans s’interrompre, le soir tombe, la pénombre envahit peu à peu la pièce, sa silhouette devient à peine distincte à l’écran. Wang Bing continue à filmer : "ce changement de lumière me plaisait beaucoup", dit-il. Arnaud Hée souligne la dimension symbolique de "cet impressionnant et vertigineux fondu au noir".[iii] Il aura suffi de quelques plans, la caméra fixée sur le fauteuil du salon où elle est installée, pour restituer trois heures de témoignage ; et d’une seule tranche de vie pour mettre en perspective ce récit unique, montrant combien la restitution de la mémoire est devenu le combat de Fengming.

Wang Bing suit ses personnages car leur trajet - partir, se déplacer, arriver - fait partie d’une action que le réalisateur suit également d’un bout à l’autre, de ses prémices à son aboutissement. Éprouvant l’action dans toute sa durée, il accorde la plus intense attention à chaque instant, indépendamment de l’intérêt qu’il peut recéler à priori. Les moments de creux, explorés avec le même intérêt que les moments pleins, deviennent alors des moments forts, où le cinéaste nous rappelle que ce calme n’est que l’œil du cyclone : si l’on veut bien en déceler les signes, on pourra y lire la présence de la tempête. Lorsque Ying Ying et ses sœurs mènent le troupeau au pâturage, la plus jeune se plaint d’une blessure au pied. Le soin que prend l’aînée pour la soigner et la réconforter vient contraster avec la bagarre qu’elles croisent en redescendant au village un peu plus tard. Ying Ying contourne soigneusement l’attroupement d’où fusent des invectives, sans parvenir toutefois à esquiver un reproche de sa tante. Dans le temps de ce trajet aller et retour, nous avons perçu bien au-delà d’une action, la qualité ou la déshérence des liens familiaux, la violence liée au dénuement.
 
Suivre une action dans toute sa longueur guide le réalisateur pour donner à voir un espace dans sa totalité. En décrivant le travail d’un ouvrier, À l’ouest des rails articule la vue d’ensemble d’un hangar à des plans rapprochés qui donnent à comprendre le sens d’un geste ; si un événement hors-champ l’inquiète, un contrechamp nous en dévoile la raison ; la vision depuis un treuil en hauteur renouvelle notre regard. Une fois déplié entièrement par ce travail de cadrage, l’espace a repris ses trois dimensions autour de l’ouvrier, et l’action de celui-ci, mesurée à son environnement peut être reliée avec d’autres espaces et d’autres vies.

Suivre un déplacement pour laisser l’action se dérouler, l’espace se déplier : Wang Bing développe cette démarche sur l’ensemble d’un film dans L’Argent du charbon. Il embarque avec les chauffeurs des camions qui achètent le combustible auprès des mines du Shaanxi pour les revendre au port de Tianjin. Que percevons-nous le temps de ce trajet ? Un détail omniprésent semble jouer le rôle de "l’œil du cyclone". Lorsqu’on rencontre les premiers chauffeurs dans la mine, la connivence et la bonne humeur entourent le propriétaire des terrains : chacun espère de bonnes affaires. Un homme offre des cigarettes au groupe et au cinéaste. L’un des chauffeurs, puis l’autre, peinent contre le vent pour parvenir à l’allumer. Wang Bing s’attarde - un moment faible devient un moment fort, le spectateur perçoit des signes de la tempête à venir. Après les aléas de la route, un des jeunes chauffeurs est dans l’impasse. Après qu’il l’ait incité à décharger tout le charbon sur le sol, un acheteur refuse de payer la cargaison au motif qu’elle est de mauvaise qualité. Son intermédiaire offre une cigarette à un potentiel client qui refuse, sort son étui et propose à son tour une cigarette à l’intermédiaire qui la repousse d’un geste. La transaction financière mise à mal est toute contenue dans ces quelques secondes, alors que depuis quelques heures se jouent une perte d’un autre ordre, celle de la fierté du jeune chauffeur. Témoin du piège dans lequel il est tombé, les manœuvres réclament un montant inhabituel pour leur travail. Entretemps, le trajet a été l’occasion pour Wang Bing de dépeindre la complexité d’un système où l’administration continue à régner sur les déplacements alors que la privatisation des sols et du négoce livre les individus à un pur rapport de force.
 
Gaëlle Rilliard

 
 
 
 
De nombreux écrits permettent d’approcher l’œuvre singulière de Wang Bing. Georges Didi-Huberman développe la signification de "suivre" à propos du film L’Homme sans nom dans Peuples exposés, peuples figurants. L’Œil de l’histoire, 4, 2012 aux Éditions de Minuit. Le livre d’entretien réalisé avec le cinéaste par Emmanuel Burdeau et Eugenio Renzi, Alors, la Chine, publié aux Prairies ordinaires en 2014, permet de comprendre les difficultés qui ont présidé à chaque tournage ainsi que l’ampleur de la préparation effectuée. Wang Bing, un cinéaste en Chine aujourd’hui, sous la direction de Caroline Renard, Isabelle Anselme et François Amy de la Bretèque, publié en 2014 également, propose le croisement d’entretiens menés avec le cinéaste avec le contexte de la société chinoise du XXIème siècle d’une part, et l’analyse cinématographique d’autre part. Images documentaires n°77 de juillet 2013 est consacré à Wang Bing, chaque auteur s’emparant d’un ou plusieurs de ses films pour en souligner la démarche.


[i] "(La caméra) ne "prend" ni ne "capte" : simplement elle suit. Ce qui, grâce à la richesse de ce verbe en français, nous indique peut-être qu’on ne comprendra jamais autrui ("je te suis" au sens de : "je comprends la direction de ta pensée") sans accompagner, sans respecter physiquement, fût-ce en restant derrière, en retrait, chaque mouvement et chaque temporalité spécifiques de son corps."
Georges Didi-Huberman, Peuples exposés, peuples figurants. L’Œil de l’histoire, 4, 2012, Les Éditions de Minuit

[ii] Wang Bing, Alors, la Chine, entretien avec Emmanuel Burdeau et Eugenio Renzi, p. 145

[iii] Citation de Wang Bing dans Alors, la Chine, entretien avec Emmanuel Burdeau et Eugenio Renzi, p. 102. "Au tout début de son récit, Fengming évoque son engagement révolutionnaire enthousiaste, l’exprimant ainsi : "Le soleil brillait à nouveau." Avant que la première heure du film ne devienne cet impressionnant et vertigineux fondu au noir, la lumière du jour baisse au fur et à mesure que ce soleil disparaît de son existence. Tandis que la présence de Fengming s’abîme dans le passé qu’elle narre, sa représentation se fond dans le noir, s’enfonce dans la nuit. Ce n’est que vers le tiers du film que Wang Bing, profitant d’un petit temps de pause dans le flux de cette parole habitée, demande: "ça te dérange d’allumer ?" Avant cela, par fidélité envers le récit et le réel (passé comme présent), il n’est pas question que la valeur esthétique de l’image - ou la question de sa laideur - concurrence celle de la parole."
Arnaud Hée, Suivre dans les ténèbres, p. 45, in : Images documentaires n°77, juillet 2013, Wang Bing



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