film-documentaire.fr | PORTAIL DU FILM DOCUMENTAIRE

img img
თუჯ [Toudji] / Чугун [Tchougoun]
La Fonte

Dans l'usine métallurgique de Rustavi, les ouvriers exécutent des gestes répétitifs et dangereux dans une chaleur infernale et partagent les moments quotidiens de détente dans la convivialité.

"Après l'interdiction de son film de fin d'études, Aprili, en 1962, Otar Iosseliani s'éloigne pour un temps du monde du cinéma. Accusé de ne "rien connaître à la vieᅠ", il prend ses détracteurs au pied de la lettre et propose d'aller travailler dans une usine. La section idéologique du Comité central du Parti communiste de Géorgie organise son intégration dans l'usine métallurgique de Rustavi. "J'ai immédiatement compris le système. C'était un système stakhanovisteᅠ : il y avait un travailleur héros, et toute l'équipe travaillait pour lui. Les relations entre les personnes de l'équipe étaient parfaites. Le travailleur héros, de son côté, était l'objet de tous les sarcasmes. Il n'était pas vraiment à l'aise. Mais il disposait d'un bon appartement, de tous les privilèges et était membre du conseil." Le travail à la fonte est extrêmement difficile et dangereux, et les horaires sont éreintants : Iosseliani tient quatre mois. En 1964, il revient y tourner Toudji, film documentaire dans lequel il s'attache à décrire les conditions de travail des ouvriers, plus que le travail de la fonte en lui-même.
Iosseliani photographie avec soin ces ouvriers à peine protégés (chaussures, gants et casques de fortune) opérant des gestes répétitifs, néanmoins contrôlés et soignés, dans la fournaise de la forge. Lorsque la sonnerie de la pause retentit, Iosseliani s'applique à célébrer les gestes quotidiens (la douche, le vestiaire, le repas) qui s'immiscent dans l'univers industriel, et l'usage insolite que certains hommes font de leurs outils : sécher un vêtement trempé devant un énorme ventilateur, griller les brochettes sur une plaque brûlante... Iosseliani ne valorise pas l'ouvrier pour la qualité de son travail mais pour son génie de l'adaptation, son sens du détournement et son imagination, qui font de lui un homme plus qu'une machine.
L'usage du noir et blanc, que Iosseliani considère comme plus abstrait, plus proche de la photographie, révèle à la fois la dureté de certaines scènes et la beauté des gestes. L'absence totale de voix off et de parole laisse la place à une bande-son minutieusement bruitée et mixée. Toudji est le portrait brut de ces hommes aux mains croisées, résignées, fatiguées, aux corps rompus et aux visages vides, qui, une fois la journée terminée, enfilent avec une infinie délicatesse leur chemise immaculée pour rejoindre amis et famille."
(Samantha Leroy)