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Raymond Depardon

"[...] Avant de devenir le grand documentariste que l'on sait, Raymond Depardon était photographe reporter. S'il n'a jamais abandonné l'image fixe, il suffit de voir ses films pour comprendre combien le silence de la photographie était insuffisant à exprimer la parole que s'échangent ses personnages. Dès lors le cinéma était tout désigné pour prendre le relais et combler cette absence.
S'il y a en effet quelque chose de récurrent chez Depardon, c'est la façon dont les êtres n'en finissent pas de négocier, jauger l'adversaire, décrypter l'autre ou tenter de le convaincre. Négocier, discuter, parlementer, c'est même le sujet principal de ses films. Ce ne sont pas seulement des personnages qui conversent dans un rapport d'égalité, délié et gratuit, ni même ce qu'on appelle en anglais le "small talk", cette langue de tous les jours qui relève de l'échange quotidien, désintéressé et superficiel. Au contraire, la langue filmée par Depardon est toujours pourvue d'une arrière-pensée, elle a souvent trait à un métier, une fonction. Et c'est pourquoi, sans doute, Depardon a filmé au cœur même des institutions (policiers, reporters, juges, médecins, etc.). Son film sur la campagne présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing (1974, une partie de campagne) est probablement un des premiers à enregistrer la fin de l'ère idéologique de la politique et l'entrée dans celle de la communication (Giscard y dit, en substance, qu'il faut aller à Monceau-les-Mines, parce que cela sonne juste, social).
Ce qui intéresse manifestement le cinéaste dans ce film, au-delà de la silhouette presque tatiesque du futur Président, c'est la façon dont le langage est utilisé pour convaincre les foules et détruire l'adversaire. Une langue du négoce social et humain, dont Depardon tire souvent des scènes extraordinaires de vérité : des photographes qui parlementent avec Richard Gere pour prendre une photo, la façon dont ils se mettent les flics dans la poche en évoquant le salaire de la star (Reporters) ; un policier horripilé par le zèle tatillon d'une infirmière refusant de lui livrer les résultats d'une analyse, qui fait presque du chantage en la mettant face à ses responsabilités ; le même qui, jouant un peu la comédie de sa fonction, annonce à une jeune femme accusant un homme de viol le risque qu'elle prend si elle se parjure (Faits divers) ; des paysans intraitables qui résistent aux manipulations affectives d'un acheteur qui fait mine de s'en aller pour les faire céder (Profils Paysans) ; une prévenue qui ment (sans grand succès) à un avocat et à une psychologue pour éviter la prison (Délits Flagrants, Muriel Leferle).
On pourrait ainsi multiplier les exemples de scènes où la parole prend une valeur stratégique. Sans jamais d'ailleurs que cela relève d'un quelconque cynisme ou d'un calcul froid et manipulateur. C'est souvent une langue chaude que filme Depardon (exception faite de Délit Flagrants, dont la parole professionnelle a quelque chose de glaçant), une langue où l'affect n'est jamais très loin, même quand la fonction oblige à garder une distance avec le sujet [...]"

(Source : Jean-Sébastien Chauvin, La Cinémathèque française)

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