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The Real Thing VR
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© Artline Films
Masque d’or de l’œuvre immersive à NewImages, le nouveau festival de la création numérique et des mondes virtuels créé par le Paris Virtual Film Festival et I LOVE TRANSMEDIA, The Real Thing VR, réalisé par Benoit Felici et Mathias Chelebourg, s’ancre dans le quotidien des habitants de trois répliques architecturales – Paris, Venise et Londres – dans la périphérie de Shanghai. Pensé en parallèle d’un documentaire destiné à la télévision (The Real Thing, 54 minutes), le film joue de la virtualité de ces lieux artificiels pour projeter le spectateur à la lisière du vrai et du faux, immergé dans un rêve pourtant bien réel.
 
Regards croisés entre l’un des réalisateurs du film, Benoit Felici, et le producteur exécutif Benjamin Landsberger (Artline Films), sur les multiples défis lancés par la production d’un film en réalité virtuelle qui repose sur la narration documentaire.
 

La genèse du projet
 
Benjamin Landsberger : "Le choix d’un projet linéaire en réalité virtuelle n’allait pas du tout de soi. L’une des grandes tendances de la réalité virtuelle aujourd’hui, c’est d’explorer les potentialités de l’interactivité, pensée par rapport à l’expérience filmique, en exploitant au maximum les nouvelles fonctionnalités des casques. Or, en collaboration avec le diffuseur (Arte France), nous avons choisi de réaliser un vrai documentaire en réalité virtuelle. On s’aperçoit qu’il n’existe que très peu de films en 360° qui explorent le réel avec un point de vue d’auteur. Il y a eu beaucoup de reportages, notamment produits par le New York Times, qui placent l’utilisateur au cœur de l’action, des zones de conflits ou des crises humanitaires, avec un effet de réel très saisissant. La réalité virtuelle y prend son sens non pas en tant qu’élément artistique mais comme une expérience. L’émotion provient de l’immersion, forcément plus forte parce qu’on est au cœur de l’action. Mais cela demeure de l’information. Ce sont des films qui vous placent au cœur de l’actualité, mais qui ne sont pas des films documentaires pour autant parce qu’en général ils n’ont aucun parti-pris esthétique. À l’inverse, le concept développé par Benoit Felici et Mathias Chelebourg utilise la réalité virtuelle au service d’une narration et d’un point de vue. Il y avait une dimension expérimentale très forte : comment réussir à importer dans le documentaire toutes les contraintes de la réalité virtuelle ?"
 
Benoit Felici : "Le sujet du film évoque l’ici et l’ailleurs en même temps en montrant des réalités dans des lieux virtuels. Le casque de réalité virtuelle fait la même chose. On est ici, assis dans un fauteuil avec le casque sur la tête, mais on est projeté ailleurs. Ces deux notions sont miroirs, et l’idée du miroir était au cœur des deux films. Pour ma part, je devais réaliser les deux films en même temps : j’entrais en montage du documentaire de 54 minutes au moment où on commençait les préparations pour le tournage du film en réalité virtuelle avec les équipes de DVgroup. J’avais déjà été assistant-réalisateur sur des projets institutionnels en réalité virtuelle mais il fallait quelqu’un doté d’une vraie expérience de narration, qui connaisse les contraintes techniques qui se posent dans le cadre de ce dispositif. Avec Mathias Chelebourg, qui vient plutôt de la publicité et de la fiction, nous étions complémentaires. Il a fait un grand pas vers le documentaire de création qui jusque-là n’était pas son domaine, tandis que je me suis approprié les codes si particuliers de la réalisation en réalité virtuelle. Ensemble, nous en avons inventé d’autres."
 

Le défi technique
 
Benoit Felici : "Travailler avec DVgroup, qui a une expertise assez unique puisqu’ils conçoivent leurs propres rigs de caméras, c’est d’emblée un choix esthétique. Nous avons pensé à plusieurs dispositifs. D’abord, le choix du off. J’ai conduit de longs entretiens non filmés avec les personnages pour recueillir une parole plus intime et renforcer l’impression d’une voix très proche de l’oreille pour le casque. Une autre dimension, en termes de réalisation VR et 360 quand on tourne dans des architectures, c’est la fixité de la caméra. Impossible de faire un panoramique. Nous avons décidé, à chaque fois qu’on présentait les lieux et les personnages, d’utiliser un rail de travelling, d’abord pour donner le sens de lecture, ensuite parce qu’aller vers le personnage permet de comprendre d’identifier qui nous parle et crée un rapprochement intime avec lui. Le mouvement du travelling donne le mouvement de rencontre que la voix off ne donne pas nécessairement. Même si derrière il faut l’effacer en post-production, avec des pelures, des photographies prises sur le plateau tout en tâchant de conserver quelque chose de naturel. Le moindre défaut, dans le casque, est très visible et fait son tir de diversion. Enfin, il y a les contraintes liées au temps. Pour le documentaire de 54 minutes, je suis parti plusieurs fois en repérages. Quand nous avons tourné le film en réalité virtuelle, je connaissais parfaitement les lieux et la plupart des personnages. Ce temps long nécessaire au documentaire est impossible en réalité virtuelle car on ne peut pas tourner longtemps, le nombre de plans par jour est limité."
 
Benjamin Landsberger : "Il faut imaginer les conditions de tournage : une équipe technique de 12 personnes, deux énormes caméras sur un seul pied, et un personnage qu’on veut mettre à l’aise. Il est extrêmement compliqué de faire fonctionner ce dispositif dans l’esprit du documentaire, à savoir se faire oublier. Dès l’écriture, ce genre de question s’est posé de manière très pragmatique. Le synopsis en réalité virtuelle est extrêmement écrit en amont : le moindre travelling, les détails de machinerie, tout doit figurer dans le script. Sur le terrain, il y a eu d’autres rencontres, des imprévus, comme souvent en documentaire. On ne peut pas tout changer en termes de plan de tournage, mais on peut l’adapter en fonction des personnages et des situations. Tous les choix qui ont été faits sur place sont allés dans le bon sens, justement parce qu’ils étaient le fruit de regards croisés, celui de Benoit, de Mathias, du superviseur VR Guillaume Malichier, le garant de la faisabilité technique du film, du chef opérateur Julien Malichier et de Castor le chef machiniste. L'équipe technique comprenait aussi une unité de pilotage du drone VR, un data manager mobilisé entièrement sur la gestion des données pour ce tournage en 8K, un opérateur pour réaliser un scanner 3D de toutes les villes pour pouvoir les reconstruire ou les déconstruire en effets spéciaux… Ce que nous avons fait dans le prologue du film, à l’image de ces lieux qui sont des patchworks, des copiés collés de monuments dans un seul et même endroit. Scanner ces villes, créer des animations graphiques en 3D, les relier aux images du réel : le défi était énorme."
 

Différences entre les deux documentaires
 
Benoit Felici : "Si le film en réalité virtuelle aborde forcément moins de questions que le documentaire de 54 minutes, il amène autre chose. C’est d’abord une expérience physique, qui sollicite le corps et les sens. Il introduit d’autres personnages, comme cet antiquaire chinois qui nous confie ses premières impressions à son arrivée dans ces lieux faux. On est plongé dans un abstrait, et comme on ne le voit pas à l’image, l’immersion crée d’elle-même la dimension onirique que je cherchais. Il nous dit aussi que le rapport à l’authenticité et à l’exotisme s’inverse aujourd’hui entre la Chine et l’Europe. À ce titre, nous avons moins mis l’accent sur l’effet « wow » de la réalité virtuelle que sur la volonté d’ancrer la réalité de ce renversement dans ces lieux faux, notamment en leur faisant parler de la façon dont ils imaginent l’original."
 
Benjamin Landsberger : "Les deux films viennent du même concept, mais en réalité virtuelle le sentiment d’immersion sur les lieux est plus fort parce qu’on y passe plus de temps, et c’est bien le but : voir ces lieux différemment. On les voit de l’intérieur, on choisit de les contempler différemment. Paradoxalement, le film qui a le plus d’artificialités dans son dispositif de tournage est celui qui a l’effet de réalité le plus saisissant. Chaque plan est truqué, par définition, il y a une mise en scène totale. On est à la lisière du documentaire. L’enjeu pour nous était d’importer tous les codes de la création documentaire dans la réalité virtuelle, et d’essayer d’atténuer le plus possible le fait qu’elle nous incite à organiser le réel d’une certaine manière."
 
Sous le titre français Archi-vrai, The Real Thing VR sera diffusé prochainement sur l'appli ARTE360 VR.


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